Le succès de l’entreprise engagée le 18 juin 1940 se trouvait assuré dans l’ordre international tout comme il l’était aussi dans le domaine des armes et dans l’âme du peuple français. Le but allait être atteint, parce que l’action s’était inspirée d’une France qui resterait la France […] en dépit des malheurs subis et des renoncements affichés, c’est cela qui était vrai. Il n’y a de réussite qu’à partir de la vérité.
La France doit regagner son rang par ses actes militaires
Après leurs débarquements réussis en Normandie puis en Provence, les forces Alliés repoussèrent progressivement les armées allemandes avec le soutien efficace des maquis français. Les allemands durent alors se replier vers leur territoire pour sécuriser leurs arrières et réduire la taille du front tout en maintenant des garnisons dans des places fortes sur les ports de l’Atlantique afin de gêner les approvisionnements américains.
Dès que la situation le permit, le général De Gaulle fit la tournée des régions récemment libérées dans le but d’assoir l’autorité des nouveaux représentants de l’Etat qui étaient les seules entités légitimes à faire régner l’ordre et la justice. Pour cela, il n’hésita pas à dissoudre les groupes armés de résistants en se montrant ferme avec les récalcitrants tout en leur proposant de rejoindre l’armée française dont les effectifs augmentaient considérablement malgré le manque d’équipements.
Désormais, les armées françaises participaient activement aux combats contre l’Allemagne et elles représentèrent jusqu’à près d’un quart des effectifs des Alliés en Europe. L’objectif pour De Gaulle était de s’appuyer sur ces forces militaires afin que la France retrouvât son rang au sein des grandes puissances Alliés après les épisodes désastreux de la Débâcle puis de la Collaboration qui avaient considérablement nui à son image.
Fidèle à son serment de Koufra, la division blindée de Leclerc contribua à redorer le blason de la France lorsqu’elle reconquit avec panache la ville de Strasbourg dont la position à la frontière allemande représentait un symbole très important.
Puis, face à la contre-offensive allemande dans les Ardennes et en Alsace lors de l’hiver 1944, De Gaulle refusa l’ordre de repli du commandement américain derrière une ligne plus pratique à défendre. Le Général était conscient du bien-fondé de cette manœuvre défensive sur le plan de la stratégie militaire mais il considérait que l’abandon de Strasbourg et de d’Alsace récemment libérées ébranlerait le moral de la population et des armées françaises. Il assuma donc le risque de pertes militaires françaises plus importantes car la politique, dans le sens noble de préserver l’intérêt de la patrie, l’emportait.
Après de longs échanges tendus avec les Alliés, ces derniers finirent par se ranger partiellement à l’avis du chef de l’état français en limitant leur repli sur le front et en maintenant le ravitaillement de l’armée française. Les armées Alliés résistèrent vaillamment aux assauts sur l’ensemble du front et parvinrent enfin à repousser les allemands derrière le Rhin.
Au moment de pénétrer en territoire ennemi, le commandement américain prévoyait initialement d’affecter uniquement un rôle défensif à l’armée française mais De Gaulle insista vigoureusement pour que les forces françaises participent à la conquête de territoires allemands afin d’en assurer temporairement le contrôle en gage de sécurité et il parvint à obtenir gain de cause.
Signe de son prestige retrouvé, la France était représentée par le général De Lattre de Tassigny avec les représentants américains, anglais et soviétiques pour la signature de la capitulation allemande le 8 mai 1945.
Le jeu de pouvoirs des relations internationales
Dès les premiers instants de son célèbre appel depuis Londres à continuer le combat, le général De Gaulle a constamment lutter pour préserver les intérêts et la souveraineté de son pays en dépit d’un manque flagrant de moyens et d’effectifs. A présent qu’il en disposait à des niveaux conséquents, il ne se priva pas d’en user pour marquer l’indépendance et renforcer l’influence de son pays.
Ainsi, lorsque les Alliés reconnurent officiellement mais tardivement le gouvernement provisoire français le 23 octobre 1944, De Gaulle acta cette décision d’une manière indifférente et ironique pour marquer la souveraineté de son pays dans une formule tranchante dont il avait le secret : « le gouvernement français se satisfait qu’on veuille bien l’appeler par son nom ».
Lorsqu’eut lieu la conférence de Yalta en février 1945 pour décider du sort de l’Allemagne et des pays d’Europe de l’est entre les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’URSS sans que la France ne fut conviée, De Gaulle prévint ses alliés en amont que son pays ne serait pas engagé par des décisions à laquelle il n’aurait pas participé et qu’il avait désormais les moyens militaires d’imposer les garanties de sa sécurité en Europe.
Finalement, la France se vit attribuée le contrôle d’une partie du territoire allemand grâce à son engagement militaire conséquent sur le front ainsi qu’à l’entremise de Churchill. Elle devint également membre du conseil de sécurité avec les trois autres grandes puissances ainsi que la Chine. Ce fut un tour de force remarquable compte tenu de la situation désastreuse de la France cinq ans auparavant.
De Gaulle démontra ainsi son habileté politique et diplomatique grâce à sa connaissance des enjeux géopolitiques et des forces en présence ainsi qu’à son analyse fine de la personnalité de ses homologues. Il n’hésitait pas à tenir tête aux deux plus puissants chefs d’Etat, Roosevelt et Staline, pour défendre les intérêts de la France quitte parfois à tenter un coup de bluff pour obtenir le meilleur accord possible.
Le Général accordait beaucoup d’importance au choix des mots dans un accord international ainsi que des circonstances comme le lieu, le contexte et les participants : il prêtait autant d’attention au fond qu’à la forme. Par exemple, De Gaulle déclina une invitation de Roosevelt à Alger alors qu’il revenait de la conférence de Yalta car il considérait que le président américain n’avait pas à le convier sur un territoire français (le lieu) tout en sachant que la France n’avait pas été invitée à cette conférence (le contexte).
Une économie et une société dévastées
Le Général ne se bornait pas qu’aux questions militaires et diplomatiques, il s’inquiétait également de la situation économique et social des français qui subissaient de multiples pénuries en denrées et en énergies alors que l’hiver 1944 était particulièrement rude.
De Gaulle dresse ainsi un bilan effroyable en pertes humaines pour la France lors des trois dernières guerres avec l’Allemagne tout en soulignant le déclin démographique français amorcé depuis des décennies alors que le pourcentage des disparus français en part de la population dans cette troisième guerre était supérieur à celui des anglais et des américains tandis que plus de deux millions de jeunes français étaient retenus prisonniers.
De plus, les ressources de la France avaient été pillées par l’Allemagne pour soutenir son économie de guerre, de nombreux bâtiments et moyens de transports avaient été détruits lors des combats de la Libération tout comme ses champs de cultures qui étaient ravagés.
Face à cette situation périlleuse, De Gaulle fut en faveur de politiques sociales ambitieuses menées par son gouvernement avec notamment un impôt exceptionnel prélevé sur les grandes richesses pour couvrir les frais de restauration de la puissance de l’Etat, de reconstruction de millions de logements, de réindustrialisation et de soutien à l’agriculture ainsi que la prise en charge des prisonniers de retour de captivité.
Dans un souci d’union nationale, De Gaulle intégra dans son gouvernement des ministres de différents courants politiques, y compris des communistes. Tout en restant méfiant face à ce puissant mouvement populaire soutenu par l’Union soviétique, il reconnut néanmoins que ses dirigeants s’impliquèrent sincèrement dans la reconstruction de la France en respectant son autorité et en limitant les mouvements dissidents.
Un besoin de justice tout en préservant l’avenir
Aussitôt le pays libéré, il apparut urgent que l’Etat rende la justice à tous les niveaux hiérarchiques afin de punir les fautes et les crimes commis par le régime collaborationniste alors que les règlements de compte et les exécutions sommaires se multipliaient dans toute la France. Des dizaines de milliers de personnes furent ainsi jugées en l’espace de quelques mois.
Concernant les exécutants du régime (militaires, policiers, fonctionnaires) qui furent condamnés à la peine capitale, De Gaulle se montra relativement clément, notamment envers les femmes et les mineurs, mais il rejeta les demandes de grâce des coupables personnellement responsables de crimes de par leur zèle ou leurs initiatives personnelles.
Une cour spéciale fut constituée pour juger les hauts responsables : le procès de Pétain fut rapidement instruit, De Gaulle lui reprochait principalement d’avoir cessé le combat puis d’avoir collaboré avec l’ennemi. Il approuva l’attitude silencieuse du dirigeant déchu afin de préserver la dignité nationale tandis que Laval tentait de se défendre piteusement.
Pour ce qui est de la justice internationale, le Général se montrait initialement intraitable contre cette Allemagne belliqueuse multirécidiviste qui était responsable d’immenses pertes pour le pays. De Gaulle souhaitait ainsi des garanties de paix contraignantes et il était même en faveur du démantèlement de l’Allemange en de multiples états indépendants.
Toutefois, en pénétrant en territoire allemand, il découvrit un pays ravagé par la guerre et une population complètement anéantie, brisée. Il en éprouva progressivement de la compassion pour ce peuple et il estima qu’il était désormais temps de faire la paix durablement.
La politique intérieure reprend le pas
Après la capitulation de l’Allemagne qui fut bientôt suivie par celle du Japon, les querelles politiciennes et les luttes d’influence des partis prirent de l’ampleur en France.
De Gaulle dut notamment faire face de manière énergique aux troubles fomentés par le parti communiste français qui tenta d’instrumentaliser les prisonniers rapatriés d’Allemagne qui étaient dans des conditions précaires.
Dès la libération des territoires français d’Afrique du nord, De Gaulle avait créé l’Assemblée consultative constituée des diverses forces politiques et résistantes du pays mais cette assemblée n’avait pas de réel pouvoir si ce n’est de donner son avis sur la politique du gouvernement après audition de ses membres ou de formuler ses propres propositions.
Avec le retour de la paix, les conditions étaient désormais réunies pour organiser de nouvelles élections qui menèrent à une majorité de gauche (socialistes et communistes) dans la nouvelle Assemblée Nationale.
De Gaulle tenta alors de diriger un gouvernement d’union nationale en tenant compte de ces nouveaux rapports de force mais il constata rapidement avec regret son incapacité à mener la politique qu’il estimait nécessaire pour le pays.
Par conséquent, il démissionna le 20 janvier 1946 et se retira dignement sans faire de coup d’éclat, clôturant ainsi ses Mémoires de guerre.
Conclusion : l’homme de la situation
Tout au long de sa carrière de militaire, le Général de Gaulle démontra sa capacité à concevoir des stratégies militaires innovantes et efficaces en tenant compte de la modernisation des équipements. Elles ne furent malheureusement pas appliquées à temps par l’armée française, contrairement à son voisin de l’autre côté du Rhin, mais De Gaulle ne baissa pas pour autant les bras et il mena avec énergie sur le front puis dans les bureaux du haut commandement des initiatives pour repousser l’ennemi.
Malgré le désastre de la Débâcle, le Général eut la hauteur de vue suffisante pour comprendre que la guerre n’était pas finie et il eut le courage d’aller au bout de ses idées en continuant le combat depuis Londres en dépit de moyens humains et matériels dérisoires face à de puissants ennemis ainsi qu’à des alliés parfois opportunistes.
Au contraire de la plupart des généraux français, De Gaulle se montra également un habile politique agissant avec pragmatisme en multipliant les canaux diplomatiques et politiques sans faire de sectarismes idéologiques mais en refusant de se compromettre avec le régime collaborationniste.
Le Général s’avéra être un grand joueur d’échecs et de poker qui parvint à pousser ses pions malgré une très mauvaise pioche au départ pour atteindre un résultat inespéré en n’hésitant pas à rentrer dans le rapport de force si nécessaire.
Enfin, De Gaulle parvint à réunifier les français après une défaite cuisante suivie de quatre ans de Collaboration et d’Occupation qui auraient pu mener à une guerre civile ou à une partition.
Le Général a laissé un immense héritage à la France dont nous bénéficions encore quatre-vingt ans plus tard : la préservation du territoire français, la restauration de ses institutions démocratiques, un siège au conseil de sécurité de l’ONU ainsi que la dissuasion nucléaire à son retour au pouvoir en 1958.
Je suis conscient que le ton de mes articles sur le général De Gaulle est parfois dithyrambique et que le personnage avait également ses défauts mais je reste admiratif devant ce qu’il a accompli dans cette situation désespérée : il était assurément l’homme de la situation pour la France.
Fort heureusement, il n’était pas seul, il faut également rendre hommages aux nombreux hommes et femmes qui ont œuvré à la Victoire souvent au péril de leur vie : les français de l’intérieur et de l’extérieur du pays, les peuples des territoires des anciennes colonies françaises et particulièrement en Afrique qui permirent à la France Libre de se relever puis de reprendre le combat, les forces Alliés qui furent essentielles pour remporter cette guerre mondiale avec une pensée amicale pour nos voisins anglais qui accueillirent notre Général et contribuèrent à diffuser ses messages.
De Gaulle demeure une source inépuisable de combativité et d’espoir pour chacun et chacune d’entre nous, quelque soit notre niveau de responsabilité, afin de trouver puis maintenir le bon cap dans les tempêtes.