Sélectionnée pour son niveau accessible, notre première grande voie en autonomie va s’avérer bien plus dure que ce que l’on s’imaginait : ce sera notre baptême du vide et de la peur dans le bide où notre mental sera soumis à rude épreuve mais nous pourrons heureusement bénéficier de la solidarité entre grimpeurs pour relever ce premier défi.

Une marche d’approche pas si simple

Nous nous levons à 7h pour prendre un copieux petit déjeuner puis nous préparons notre matériel, c’est notre première grande voie dans ce secteur de haute montagne donc on s’interroge sur ce que l’on doit emporter avec nous. 

Le dilemme étant de choisir entre limiter le poids que nous aurons à porter en grimpant et ne rien manquer d’essentiel : aurais-je assez d’eau pour ne pas être assoiffé et suffisamment de vêtements pour ne pas être frigorifié ? J’opte pour remplir au maximum ma gourde et mon camel bag et pour porter plusieurs couches vestimentaires afin de parer à toute situation. 

Nous quittons le refuge à 8h, Thibaut s’est renseigné sur l’itinéraire de la marche d’approche qui n’est pas balisé, seuls quelques cairns nous guident alors que nous évoluons sur un dédale de lapiaz fissurant la roche qui menacent de nous casser une cheville. 

Sur les rares parcelles de terres de ce paysage très minéral, nous apercevons quelques traces de pas qui semblent nous confirmer que nous sommes sur la bonne voie. 

En arrivant face à un ravin, la seule issue apparente est de traverser horizontalement une paroi fortement inclinée sur plusieurs mètres, ce passage nous semble risqué donc nous nous interrogeons si nous avons dévié du parcours. 

En examinant de plus près le rocher, nous détectons quelques prises de mains et de pieds mais nous sommes bien loin d’un paisible chemin de randonnée. Le passage par le haut semble encore plus périlleux et redescendre nous ferait perdre du temps donc nous tentons de passer tout droit en traversant cette paroi avec nos chaussures de randonnée et notre matériel sur le dos en faisant attention à chacun de nos gestes.

Passage technique dès la phase d’approche

En les rejoignant au pied de la voie, ils nous expliquent vouloir gagner du temps en partant en “corde tendue”, c’est-à-dire le premier de cordée installe les dégaines dans les plaquettes puis y accroche sa corde tandis que le second reste suffisamment en retrait pour maintenir la corde tendue afin de retenir au mieux le premier en cas de chute. 

Ils gardent également leurs chaussures de marche sur les premières voies jugées faciles tandis que nous optons pour les chaussons d’escalade et ce ne sera pas superflu.

Après une dernière vérification du matériel et une révision des manips, Thibaut s’engage dans la première voie cotée 4A. L’ascension se passe bien, Thibaut installe le premier relais puis je le rejoins en moulinette et c’est à mon tour de monter en tête. 

Les conditions sont bien différentes de la salle : les plaquettes sont difficiles à trouver car elles ont la même couleur que la roche dont les reliefs peuvent les masquer et la distance entre les points d’assurage est parfois très éloignée, il faut donc rester concentré sur chacun de ses mouvements. 

Nous apprenons également à déchiffrer le topo qui décrit la voie de manière parfois succincte et la photographie de la voie n’est pas suffisante pour nous repérer suivant l’angle de vue. Nous avançons donc lentement mais sûrement.

Premiers doutes

Après une belle escalade de Thibaut sur la sixième voie qui nous emmène au sommet du rocher en forme de doigt qui a inspiré le nom de cette grande voie, nous nous trompons de direction pour notre premier rappel d’une quinzaine de mètres. Là encore, le topo n’est pas assez explicite pour nous, simples novices. 

Nous hésitons à emprunter à pied un passage qui me semble périlleux mais, heureusement, d’autres grimpeurs nous rejoignent sur la voie et nous confirment qu’il fallait faire le rappel de l’autre côté. 

Nous avons de la chance, cette erreur d’itinéraire aurait pu nous mettre dans une situation délicate et même potentiellement dangereuse. Il nous faut donc remonter sur le rocher du doigt pour ensuite descendre en rappel sur l’autre versant, je me propose pour le faire afin de m’exercer aux manips. 

Cet imprévu, combiné à la lenteur de notre progression par rapport à tout ce qu’il nous reste à faire, me font prendre conscience de la difficulté de se repérer en grande voie et des multiples pièges qu’il faut éviter. La fatigue commence à se faire sentir alors qu’il est déjà midi et je commets ma première erreur : en installant le relais sur le haut du doigt, j’oublie de me vacher alors que j’assure Thibaut dans son ascension. Cette inattention aurait pu me coûter cher, nous coûter cher en cas de chute. 

Puis, je me trompe en faisant ma manip de descente en rappel, heureusement Thibaut me corrige respectueusement. En effet, nous sommes vigilants à appliquer la règle d’or de l’escalade qui est de systématiquement vérifier ses manips et celles de son binôme avant chaque voie. 

Ces erreurs sont des signaux d’alerte : je commence à fatiguer et à perdre ma concentration après cette longue succession de voies et de manips, c’est compréhensible car c’est ma première grande voie sans guide mais il nous reste encore beaucoup à faire aujourd’hui. 

Il est donc évident qu’il me faut une pause et, au fond de moi, je ressens également une légère frustration d’avoir fait des voies plus faciles et moins spectaculaires que Thibaut. C’est important d’être transparent avec soi-même et avec son binôme pour trouver des solutions appropriées.

Nous décidons donc de nous arrêter sur une plateforme pour déjeuner puis Thibaut me laisse partir en premier afin de me reconcentrer et je vais être servi pour la suite avec deux voies en 4B sur un mur vertical puis sur une dalle inclinée longeant une arête qui me donnent des sueurs froides avec des points d’assurage parfois distants de quatre à cinq mètres.

Thibaut nous livre ses impressions sur ce passage : “il nous faut rester humble sur la paroi car, sur le papier, la cotation de cette longueur est largement à notre portée. Pourtant, la vision du précipice de chaque côté, le vent et l’espacement des plaquettes génèrent un sentiment d’inconfort et d’insécurité.“

Les prises sont bonnes mais il ne faut pas se rater dans ses gestes. En revanche, la vue est magnifique avec des panoramas grandioses de tous les côtés, c’est bien plus spectaculaire que sur les voies en falaise que j’ai pu faire, sans parler des salles parisiennes.
Nous terminons la partie des voies « faciles » de niveau 4 aux alentours de 15h. A présent, je sens que c’est Thibaut qui est frustré car l’escalade en tête génère davantage de sensations, c’est à la fois stressant et grisant. 

Le dilemme

Pour ma part, j’aurais bien aimé en terminer là mais, le hic, c’est que nous découvrons qu’il n’y a pas d’échappatoire simple : il faut soit désescalader quinze mètres de falaise sur des prises douteuses puis suivre une vire étroite avant de rejoindre un chemin incertain et sans points d’assurage, ou alors enchaîner trois voies supplémentaires en commençant par une 5C+ assez impressionnante. 

Thibaut est clairement motivé pour la seconde option et il se sent capable de monter en tête, il nous raconte la suite : “ Je me sens effectivement en état de grimper en tête cette longueur côté 5C+. Je suis plein de motivation et j’ai très envie de prouver que je peux le faire après les premières longueurs faciles. 

Hugues m’apparaît très réticent, voire particulièrement soucieux, ce qui me surprend. Il avait déjà manifesté son intention de ne pas grimper cette longueur lors de la pause déjeuner. Je n’étais pas opposé à cette issue mais je m’étais aussi dit que grimper les prochaines voies plus faciles en tête lui donnerait de l’assurance et qu’on aviserait le moment venu. 

Devant la paroi, son hésitation et ses craintes sont contagieuses, je m’interroge : faut-il en rester là ou insister ? Dans ces situations, il est primordial d’être à l’écoute de son partenaire et de bien se connaître. Je me demande si les réticences de mon binôme sont liées à une fatigue physique (dans ce cas-là, on redescend) ou si c’est un manque de confiance et d’appréhension par rapport au vide (là, je l’encourage et on y va !). 

La journée a été longue, mon binôme commence probablement à être fatigué alors qu’il revient d’une grosse randonnée dans les Aiguilles Rouges avec un dénivelé journalier très important qui a certainement laissé des traces sur son organisme. 

Et puis, c’est seulement notre première journée de grande voie ensemble : je ne veux pas trop insister ni le forcer à me suivre au risque de le mettre en difficulté et de le regretter ensuite. Ce n’est pas évident : est-ce que je veux en faire trop pour l’impressionner ? Vais-je le vivre comme un échec si on s’arrête là ?

Le problème est que l’échappatoire par l’itinéraire alternatif avec un passage à grimper dans une cheminée sans certitudes sur les points d’assurage disponibles ne m’inspire pas confiance. Il est exigu, avec des petites pierres et il n’y a personne. Grimper en tête dans la voie 5C+ me paraît paradoxalement plus sûr.

Enfin, je suis convaincu que cette longueur est à notre portée et que l’on risque de le regretter si on ne la tente pas : je connais mon partenaire, je sais qu’il en est capable et je suis certain qu’il y arrivera en moulinette. 

Néanmoins, je reste partagé car la longueur est très impressionnante : il y a du gaz, du vent et je commence à avoir un peu froid car nous sommes à l’ombre. C’est difficile d’évaluer la difficulté d’une voie : on peut voir sur celle-ci que les points sont relativement rapprochés et une corde est même fixée pour faciliter le passage d’une dégaine délicate. 

La veille, sur le site de la Forclaz, un moniteur d’escalade avait aussi évoqué un « passage aérien » et nous avait dit qu’on en était capables d’après ce qu’il avait vu. De plus, je sais que j’ai déjà grimpé avec mon pote Aurélien une longueur 6a en grande voie, je devrais donc pouvoir le refaire. Je relativise également le danger en me disant que je n’aurais aucun scrupule à tirer sur les dégaines ou faire des pauses si nécessaire.

Finalement, un couple de grimpeurs, Anne-Laure et Pierre, nous rejoignent par une autre voie et débutent l’ascension de la 5C+. Anne-Laure nous conseille de les suivre plutôt que la désescalade aléatoire et Hugues finit par céder. 

Je suis aussi rassuré par leur présence, nous ne sommes pas seuls si nous venions à être en difficulté. Anne-laure est très sympa, elle nous donne des conseils subtils sans nous mettre la pression quand elle grimpe. Ce n’est pas une « tête-brulée », elle accompagne son mec dans ses aventures et elle est très pressée d’en finir avec l’escalade, ça nous rassure !

A la suite du couple, je m’élance dans un beau mur vertical avec de bons bacs pour compenser des pieds qui patinent en m’aidant de la cordelette pour venir poser une dégaine dans un passage délicat. Je grimpe ensuite dans une large faille où les points sont rapprochés puis je contourne un gros rocher sur son flanc avant de passer au-dessus de ce dernier où se trouve le relais. “

C’est à mon tour de monter en moulinette, mes sensations sont plutôt bonnes malgré le poids du matériel et le froid ambiant, la pause m’a fait du bien. 

En rejoignant Thibaut, je décide de prendre la tête de la voie suivante qui est une 5b avec deux passages techniques en dalles nécessitant de la concentration mais ça passe, je savoure en admirant le paysage. 

Puis, Thibaut grimpe la dernière voie qui était censée être une 4A mais se rapproche plus d’une 5C : bravo à lui !
Nous arrivons enfin au sommet de la Pointe Percée à 18h, Anne-Laure et Pierre nous ont gentiment attendu en nous prêtant du matériel pour installer un relais qui n’était pas équipé. Nous sommes tellement fiers et heureux, nous nous congratulons tous les quatre puis nous admirons la vue avant de redescendre pour ne pas rater le bon repas chaud du refuge.

Je pensais être arrivé au bout des difficultés mais il nous reste encore sept cent mètres de dénivelé à descendre sur des roches glissantes dans des pentes raides alors que nous sommes bien chargés. Je tombe sur les fesses dès le premier pas sur une pierre lisse, cela m’incite à redoubler de vigilance pour la suite.

La marche descendante me paraît interminable, il faut constamment être concentré sur chaque pas tandis que le soleil nous fait suer. Exténué de fatigue, je marche comme un robot tandis que Thibaut gambade au loin tel un bouquetin. 

Enfin, nous arrivons à 19h, pile pour nous requinquer avec le dîner du refuge tant attendu. Chacun des convives raconte ses anecdotes de la journée dans un ambiance détendue et conviviale que je retrouve souvent avec plaisir à la montagne.

Débrief

Puis, je m’isole sur un coin de la terrasse face au soleil couchant pour recharger mes batteries tout en étirant mon corps fatigué. J’ai besoin de calme pour faire le vide dans ma tête car je ne cesse de m’interroger si j’aurais la force et la motivation de faire une nouvelle grande voie le lendemain, sachant que nous souhaitons élever le niveau de difficulté. 

On recharge les batteries au soleil couchant

Pour le moment, je ne veux plus y penser, nous en rediscuterons plus tard dans la soirée avec Thibaut pour débriefer sur la journée en échangeant sur ce qui nous a plu ou déplu et en cherchant ce que l’on peut améliorer ou les situations à éviter. 

Nous avons tout de même fait une première grande voie en autonomie avec douze voies pour 400 mètres de hauteur, plus de deux heures de marche et probablement huit heures de grimpe : ce n’est pas rien !

Clairement, je ne pourrai pas refaire une journée aussi longue mais désormais je connais mieux les manips donc on devrait gagner du temps sur cette partie et il faudrait aussi essayer de réduire les marches d’approches.

Il reste mon objectif de faire une grande voie avec un passage en 6A et il y a deux possibilités dans ce secteur : l’Ombre chinoise ou l’Été indien. La seconde est plus difficile d’après les avis que nous avons recueilli tandis que la première commence par les voies les plus dures (6A+ et 6A) puis le niveau diminue (4) avant de remonter sur la fin (5C+ et 5C), cela semble donc plus dans nos cordes. Il y a en tout huit voies pour une hauteur de 220 mètres. 

Depuis longtemps, nous avions repéré sur les topos la grande voie d’Ombre Chinoise, il y a donc une forme de curiosité qui nous incite à aller découvrir cette voie qui occupe tant nos pensées. 

Au vu de mes difficultés et mes appréhensions sur l’Arête du doigt, je m’interroge sur mes capacités principalement mentales mais c’est aussi une occasion unique de faire une nouvelle grande voie dans cet environnement grandiose de la haute montagne et j’ai confiance en Thibaut, il a naturellement pris la position de leader dans notre cordée grâce à son expérience des grandes voies, son assurance et son énergie. 

Mon esprit est le lieu d’affrontements de forces antagonistes : mes appréhensions sont tempérées par ma soif de découvertes, ma peur est circonscrite par mon orgueil, ma fatigue est relativisée par ma conscience que le temps est compté et que j’aurais peu d’occasions comme celle-ci : c’est maintenant qu’il faut le faire.

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Hugues B.