Au cours de plusieurs années d’apprentissage, je vais découvrir que l’escalade est bien plus qu’un sport en raison de sa dimension mentale avec la gestion de la peur de la chute et c’est la force du collectif combiné à une pratique assidue qui vont me permettre progressivement de repousser mes limites mentales et physiques pour rêver toujours plus haut. Mon binôme de cordée, Thibaut, nous partage également sa propre expérience de l’escalade avant notre défi commun de la grande voie en autonomie.

Alourdi par le poids de mon matériel, le visage ébloui par le soleil, les doigts agrippés contre les interstices de la paroi rocheuse froide et dure, mes pieds serrés dans mes chaussons d’escalade sur des prises précaires au-dessus de ma dernière dégaine, je cherche désespérément du regard les prises qui pourront me permettre de m’élever vers le prochain point d’assurage. 

La corde frotte sur la roche et sur les huit dégaines que j’ai déjà posées, m’obligeant à fournir des efforts supplémentaires tandis que mon binôme de cordée, m’assurant vingt-cinq mètres plus bas, est à peine visible et tout juste à portée de voix. 

Le doute s’installe en moi, je ne trouve plus de prises satisfaisantes, ou plus sincèrement, je n’ose pas faire un mouvement supplémentaire afin d’en trouver plus loin, peut-être. Tout est dans ce “peut-être” qui représente à la fois un espoir mais aussi le risque de me déplacer dans la mauvaise direction et de me retrouver bloqué sans autre échappatoire qu’une chute de plusieurs mètres avant d’être retenu par la corde. 

A ce moment, je me demande qu’est-ce que je fous en plein milieu d’une grande voie de haute montagne équipée à l’ancienne avec des distances entre les plaquettes qui me donnent des sueurs froides. Pourquoi je fais ça, comment j’en suis arrivé là ?

J’ai commencé l’escalade à Paris, il y a plus de dix ans, sur l’invitation de mon frère Jérémie à rejoindre son groupe d’amis grimpeurs. Durant cette période, je pratiquais d’autres sports donc je n’étais pas régulier mais j’appréciais l’ambiance conviviale des salles d’escalade et la cohésion de notre groupe où l’on cherchait ensemble à résoudre des énigmes pour passer des voies. 

Néanmoins, je montais peu en tête par appréhension de la chute et je fournissais un minimum d’efforts pour m’améliorer techniquement et physiquement donc je pratiquais en quelque sorte l’escalade en dilettante. Dans ces conditions, j’ai plafonné au niveau intermédiaire de 5C en tête et 6A en moulinette pendant environ cinq à six ans en alternant avec de longues pauses, comme lors du covid.

Pourtant, les documentaires et les récits d’escalade en montagne me fascinaient, ils me donnaient envie de progresser, de me frotter aux parois rocheuses mais j’avais d’autres priorités à cette époque, j’ai ainsi fait une seule sortie en extérieur lors d’un stage UCPA dans les Calanques .

Au retour de mon long voyage à l’été 2023, j’ai retrouvé de bonnes sensations lors d’un nouveau stage UCPA à Orpierre sur de beaux rochers avec un groupe très sympathique dont trois parisiens motivés pour prolonger la pratique de l’escalade à Paris (notamment mon pote Magic, qui deviendra mon fidèle binôme attitré en qui j’ai entière confiance).

Ainsi, notre bande de quatre s’est lancée à la conquête des salles parisiennes environ deux fois par semaine pendant plusieurs mois dans un esprit de saine émulation et en s’astreignant à monter régulièrement en tête pour renforcer notre mental et notre technique.

Ces nouvelles conditions (groupe motivé et pratique régulière) me firent progresser tout en prenant du plaisir avec mes amis. On se mettait au défi d’oser des voies ou des blocs de plus en plus durs qui nous impressionnaient, on retentait encore et encore avec les encouragements des copains et l’heureuse perspective de se boire une bonne bière à la fin de la séance. 

Le groupe de 4 à Pantin avec Guillaume, moi-même, Magic et Lucas

Grâce à mes nouveaux compagnons de grimpe devenus amis, j’ai tenté des choses dont je ne me croyais pas capable. Ainsi, après de nombreuses tentatives dans des passages clés (appelés “crux”) de certaines voies qui me semblaient auparavant hors de portée, je suis parvenu à réussir certains gestes techniques tout en développant les muscles propres à l’escalade. Ma confiance s’est alors accrue et tous ces facteurs m’ont permis de repousser mes limites.

Notre groupe s’est ensuite élargi au gré des rencontres à la salle ou lors de sorties en extérieur, certains de nos amis tentés par l’escalade nous ont également rejoints donc il y avait toujours du monde disponible pour grimper plusieurs fois par semaine et les fins de séances étaient l’occasion d’apprendre à mieux se connaître autour d’un verre ou d’un dîner.

Mes progrès encourageants m’incitèrent à m’inscrire pour d’autres stages d’escalade en milieu naturel afin de relever de nouveaux défis : tout d’abord un week-end falaises dans les Calanques où je parvins pour la première fois en extérieur à grimper en tête des voies en 6A puis j’optais pour une initiation en grandes voies dans les gorges historiques du Verdon avec l’UCPA.

Lors de ce stage au cours duquel je fis la connaissance de Thibaut, futur protagoniste et narrateur de nos prochaines aventures, j’ai découvert les techniques spécifiques de la grande voie et, surtout, je me suis confronté à la dure réalité de l’escalade en milieu naturel dans des voies équipées “à l’ancienne” où les rochers accidentés n’incitent pas à la chute tandis que la distance entre les points d’assurage est souvent bien plus élevée qu’en salle. 

Ainsi, je garde le souvenir d’une escalade en tête d’une voie 6A estampillée « montagne » par ma monitrice dénommée Stéphanie où je me suis retrouvé plusieurs fois tétanisé à un mètre au-dessus de la dernière dégaine tandis qu’il me restait la même hauteur à grimper pour pouvoir clipper la prochaine dégaine et que j’étais dans des postures peu confortables. 

Il me fallut alors puiser au fond de mon être afin de trouver la force physique et mentale pour escalader plus haut. A chaque dégaine, je hurlais de soulagement en tirant sec sur la corde afin de retrouver mes esprits et mon souffle tout en scrutant méticuleusement la roche au-dessus de moi pour chercher l’itinéraire le plus sûr. J’ai finalement terminé cette voie grâce aux encouragements, et parfois aux engueulades, de Stéphanie.

C’est là que j’ai pris conscience qu’il y avait un écart significatif entre la pratique de l’escalade en salle et sur certains sites en extérieur et que mon appréhension de la chute pouvait toujours resurgir malgré mes progrès manifestes aux entraînements.

Les Calanques (mai 2024) et le Verdon avec Thibaut (juillet 2024)

De retour à la capitale, j’ai songé un temps à arrêter l’escalade, je m’interrogeais sur mes motivations et sur mes capacités à affronter cette peur de tomber. Même en salle, je commençais à hésiter en tête dans certains passages techniques. 

Et puis, l’attrait de l’escalade est revenu au bout de quelques semaines : j’en éprouvais particulièrement le besoin lorsque j’étais confronté à des situations professionnelles ou personnelles frustrantes qui me donnaient envie de me défouler, de lutter, de me dépasser. L’escalade m’apparaissait alors comme un moyen de m’évader, une voie de salut, et enfin, voir les copains et les copines qui se lancent dans des voies difficiles, tentent des mouvements, échouent ou réussissent, cela me motivait à les rejoindre .

Après mon excursion dans le Verdon, j’éprouvais une certaine lassitude à être encadré, je souhaitais davantage de liberté d’action allant de pair avec la responsabilité car j’avais désormais acquis la conviction d’être capable de grimper sur des falaises sans moniteur en choisissant bien les voies. 

Au printemps 2025, je proposai ainsi à mon groupe d’amis grimpeurs de nous procurer du matériel et d’organiser une semaine d’escalade sur le site de Saou, dans la Drôme, qui m’avait été recommandé par Jérémie comme étant bien équipé. Devant l’enthousiasme suscité par ma proposition, Thibaut et moi achetions des cordes et des dégaines et chacun se munit d’un casque et d’une longe pour se vacher. 

Le cadre autour de Saou était exceptionnel avec de belles falaises de calcaire au milieu de champs irrigués par une rivière aux eaux transparentes, un patrimoine historique avec de beaux villages de caractère et des châteaux médiévaux dominant les hauteurs. 

Les voies étaient bien équipées avec de larges terrasses aplanies au pied des falaises permettant d’assurer confortablement son binôme et la double orientation est-ouest était idéale pour  grimper à l’ombre toute la journée. 

La cohésion du groupe s’est renforcée autour d’apéros prolongés par de copieux repas et nous allions découvrir la région en randonnant ou en nous rafraîchissant au bord de la rivière, je garde de très bons souvenirs de cette première semaine de falaises en autonomie. 

Saou avec Antoine, Dounia, Magic, Thibaut, Tutku et Vanessa (mai 2025)

On réitéra donc cette belle expérience collective pendant un week-end d’octobre aux Andelys, dans les boucles de la Seine, au sud de Rouen. Là encore, l’environnement était exceptionnel avec de brillantes falaises de craie blanches en surplomb des méandres du fleuve au bord desquels d’imposantes maisons normandes à colombages se dressent et, au loin sur le haut d’une colline, la ruine du château Gaillard qui domine l’ensemble. 

Les Andelys avec Antoine, Dounia, Magic, Thibaut et Vanessa (octobre 2025)

Ensuite, quelques irréductibles d’entre nous tentèrent une dernière sortie en extérieur avant l’hiver lors d’un week-end blocs à Fontainebleau, au mois de novembre. Dans un climat humide, nous avons compris dès les premiers essais sur des rochers à la cotation « facile » que ce ne serait pas une partie de plaisir : les micro prises de pieds nous semblaient inexistantes tandis que les prises mains étaient très espacées et nous redoutions la chute sur un simple tapis rembourré appelé « crashpad ». 

Après plusieurs tentatives infructueuses le premier jour, interrompus prématurément par la pluie, on retenta notre chance avec plus de détermination le lendemain. Je garde gravé en ma mémoire le souvenir de mes émotions intenses mêlées de soulagement, de joie et de fierté lorsque je parvins sur le sommet d’un rocher de quatre mètres à la forme d’un menhir qui me semblait impossible à gravir. 

Au retour du printemps, je proposais de profiter d’un long week-end de mai pour découvrir différents sites d’escalade en Bretagne en s’essayant aux parois de granite tout en rendant visite à nos familles habitant sur place. On commença par la vallée du Couesnon dans un décor bucolique avec des falaises de différentes couleurs au bord d’une rivière paisible recouvertes par de grands arbres feuillus puis sur le surprenant promontoire du Mont Dol dominant la baie du Mont Saint Michel et enfin, dans une ancienne carrière dénommée le Lac bleu avec une jolie vue sur la côte d’Erquy. 

Fontainebleau avec Thibaut, son frère Clovis et Vanessa (octobre 2025) et Bretagne avec Antoine, Magic et Dounia (mai 2026)

A présent, j’étais capable de faire avec régularité du 6A en tête sur des falaises et du 6A+ en salle et j’avais à nouveau le sentiment d’être arrivé au bout d’un cycle, je me sentais désormais capable de relever de nouveaux défis.

Depuis longtemps, je rêvais de faire une grande voie car je considère que c’est le but ultime de l’escalade, à savoir gravir une grande paroi rocheuse pour atteindre un sommet à la force de ses bras et de ses jambes avec l’aide d’un binôme de cordée. 

Ainsi, à l’approche du cap de mes quarante ans, je me fixais l’objectif de faire une grande voie en autonomie avec au moins deux cent mètres de hauteur et une voie au niveau symbolique du 6A qui nécessite des capacités techniques, mentales et physiques d’un niveau avancé.

Pour relever ce défi, il me fallait avant tout un binôme de cordée motivé, de niveau équivalent et avec qui règne une confiance mutuelle. Thibaut s’avérait le compagnon idéal car nous avions tissé des liens d’amitié au cours de deux années de pratique commune de l’escalade, nos niveaux étaient assez proches et nous étions parmi les plus engagés du groupe pour nous lancer dans de nouveaux défis en extérieur. 

Lorsque je lui ai parlé de mon projet, Thibaut s’est montré très enthousiaste car il commençait déjà à s’initier à la  grande voie avec l’un de ses amis expérimentés. De dix ans mon cadet, ce serait pour lui le défi du passage à la trentaine ! 

A présent, c’est à son tour de se présenter.

Professeur d’histoire et de français dans un lycée hôtelier en région parisienne, je pratique tous types de sports et notamment en montagne. Pourtant, l’escalade en falaise n’allait pas de soi pour moi malgré une pratique régulière dans le cadre scolaire dès le collège à Alès jusqu’à mes études supérieures à Toulouse puis à Nice. 

Pendant longtemps, l’appréhension du vide m’empêchait de ressentir réellement du plaisir lors des rares excursions en extérieur et rester sur une même paroi toute une après-midi à enchaîner les longueurs me lassait. 

D’un naturel dynamique et indépendant, je préférais me promener en vélo dans mes Cévennes natales à la découverte de nouvelles routes et vallées à explorer. Pourtant, c’est une discipline que j’ai toujours admirée pour les qualités physiques qu’elle requiert (force, souplesse, agilité) et mentales (concentration, persévérance et patience). 

Mon expérience en falaise était donc très faible lorsque j’ai rencontré Hugues, à l’été 2024, lors du stage UCPA d’initiation en grandes voies dans le Verdon : je savais à peine faire une réchappe et descendre en moulinette. 

Mes motivations pour participer à ce stage étaient alors de progresser pour accompagner mon frère et, il faut bien l’avouer, attirer l’attention d’une charmante grimpeuse plus talentueuse que moi (motivation extrinsèque). 

Malgré l’échec, hélas, de mon second objectif, la découverte de l’escalade en grandes voies m’a motivé à progresser et à persévérer (motivation intrinsèque). De fait, l’esprit de cordée prend tout son sens lorsque l’on enchaîne les longueurs à deux et partage le même objectif : atteindre le sommet. Y parvenir au terme d’une longue aventure procure toujours une grande fierté et permet d’accéder à des points de vue uniques, on se sent privilégié et vivant. 

Incontestablement, Hugues fait partie de ces amitiés nouées en escalade autant indispensables qu’un nœud de machard en rappel (on l’utilise pour sécuriser sa redescente) : il a été un élément moteur dans ma courbe d’apprentissage grâce à ses encouragements, sa motivation, sa capacité à fédérer autour de lui un groupe de grimpeurs et à organiser des sessions d’escalade. 

Au fur et à mesure de nos séances collectives, une réelle confiance s’est tissée entre nous, dépassant le seul cadre de l’escalade. Nos styles de grimpe sont complémentaires : Hugues est réfléchi, patient et observateur tandis que je suis plus dynamique, engagé, moins persévérant aussi.

Nous partageons de nombreux centres d’intérêts en commun même si nos opinions ne sont pas toujours alignées : cela donne lieu à des échanges passionnés qui rendent la perception de nos marches retour beaucoup plus rapides !

Pour ma part, l’objectif de grimper une grande voie avec une longueur en 6A s’est imposé davantage par nécessité que par réel goût de la difficulté. En effet, il est difficile de trouver des grandes voies d’un niveau maximal inférieur en raison du nombre de voies à enchaîner et il est toujours frustrant d’être bloqué à cause d’une seule longueur trop technique.

Notre cordée constituée, il nous fallait à présent trouver un site correspondant à nos critères. Nous cherchions frénétiquement sur internet, on achetait des topos, on écumait les forums spécialisés et on questionnait notre entourage mais sans trouver l’inspiration : escalade trop difficile, site trop éloigné, marche d’approche trop longue, équipement insuffisant…. 

Je commençais à perdre espoir lorsque je lus sur un forum des avis très positifs sur des voies d’escalade à proximité du refuge de la Pointe Percée dans la chaîne de montagnes des Aravis, à proximité d’Annecy. Il s’y trouve plusieurs grandes voies d’escalades de différents niveaux qui sont accessibles à pied depuis ce refuge. En consultant son site internet, je trouvai de précieux renseignements illustrés avec des photos et des liens vers les topos des voies pour plus de détails. J’avais un bon pressentiment donc je prévins Thibaut.

Après de longues discussions en comparant avec d’autres sites et en croisant les sources, notre intérêt mutuel se confirma donc on acheta le topo pour mieux visualiser les voies. Il y en avait plusieurs qui correspondaient à nos critères, c’était très encourageant et l’on décida de réserver plusieurs nuits au refuge à la mi-juillet 2026, afin d’avoir le temps de découvrir les lieux et de monter en puissance. 

A présent que notre objectif était clairement identifié, il nous fallait désormais nous y préparer sérieusement car il nous restait seulement deux mois. On décida de faire une longue séance commune d’escalade quasiment chaque semaine pour apprendre à grimper ensemble en terminant par du gainage (ce que je déteste) et des étirements (souvent la flemme). Je faisais également une séance supplémentaire en solo ou avec le groupe. 

L’enjeu et l’excitation de ce nouveau défi nous donnèrent plus de forces et d’envies pour accomplir nos séances avec discipline en nous lançant des défis de plus en plus élevés. Grâce à ces efforts et à notre émulation positive, on atteignit notre meilleur niveau en salle en faisant du 6B en tête. 

La pratique de la grande voie requiert également du matériel spécifique que nous décrivons dans l’article suivant.

Désormais, nous pensions être prêts, notre enthousiasme était néanmoins teinté d’une pointe d’appréhension car il restait beaucoup d’inconnues mais nous étions impatients de nous confronter à la réalité de nos objectifs.

Thibaut nous raconte sa préparation spécifique à la grande voie en autonomie avec son ami Aurélien.

Dans le but de faciliter la lecture de nos prochaines aventures en grande voie pour nos lecteurs novices en escalade, nous décrivons succinctement dans l’article suivant les principales techniques que nous utilisons ainsi que le vocabulaire technique employé

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Hugues B.