Nous quittons la Pointe Percée pour rejoindre un autre secteur d’escalade situé plus bas en altitude et facile d’accès. Nous comptons sur ces conditions plus favorables afin de mettre toutes les chances de notre côté pour relever mon défi de futur quarantenaire et je suis prêt à y employer toutes mes forces.
Une nouvelle grande voie encourageante
C’est avec une pointe de nostalgie que nous quittons tôt le matin ce cher refuge de la Pointe Percée qui nous aura accueilli chaleureusement avec de bons repas copieux et des lits confortables. Sur le chemin, nous observons avec fierté les imposantes parois que nous avons gravies : quelle satisfaction !
Après avoir récupéré la voiture et fait le plein d’eau, nous rejoignons le secteur du Pic de Jallouvre qui nous a été conseillé par le frère montagnard rencontré le premier soir au refuge.
La veille avec Thibaut, nous avons sélectionné dans ce secteur une grande voie qui coche toutes les cases de mon objectif. Je suis conscient que c’est ma dernière chance de ce séjour, et donc probablement de cette année, donc je compte me donner à fond.
La voie sélectionnée s’appelle Alice au pays du Reblochon : elle a été ouverte récemment, ce qui, d’après notre récente expérience, est plutôt bon signe en termes d’espacement entre les plaquettes.
De plus, la marche d’approche est seulement d’une quinzaine de minutes et il y a six voies pour 200 mètres de hauteur donc cela devrait nous prendre moins de temps que les jours précédents.
Afin de mettre toutes les chances de notre côté, nous décidons de nous alléger au maximum en n’emportant pas de pique-nique et en laissant nos chaussures de marche au pied de la voie. L’altitude est plus basse qu’à la Pointe Percée et la paroi est au soleil donc nous avons également moins de vêtements à emporter.

A la vue de la qualité des équipements et de la roche, Thibaut est motivé pour commencer dans du 5c+ / 6a. Cela m’arrange afin de me permettre de monter progressivement en niveau sur les voies que j’aurais à faire en tête : d’abord une 5b puis une 5c et enfin une 6a/6a+.
L’escalade se passe bien, nous montons à un bon rythme en capitalisant sur nos expériences de la Pointe Percée qui nous ont aguerri. Physiquement et mentalement, je me sens en forme et il ne fait pas si chaud malgré le soleil car une brise légère nous rafraîchit, les conditions sont donc idéales.
La deuxième voie en 5c que je monte en tête a une partie très technique en dalle avec des cannelures en forme de vagues et quelques fissures pour placer les mains et les pieds. Lorsqu’il n’y a plus de prises pour les pieds, il faut alors faire confiance à l’adhérence de ses chaussons d’escalade en mettant un maximum de gomme au contact avec la roche à l’avant du pied et en pesant de tout son poids dessus. L’expérience des dernières voies d’Ombre Chinoise m’est bien utile.

Après une première partie technique, Thibaut a ensuite des voies plus faciles que moi. Nous le savions depuis le départ et c’est chic de sa part de m’avoir laissé la meilleure partie pour la fin.
Depuis le début d’Alice au pays du Reblochon, je suis concentré sur cette dernière 6a qui occupe tout mon esprit : je me suis entraîné pour ça pendant des mois, c’est maintenant qu’il faut saisir cette dernière chance, je veux tout donner quitte à chuter pour ne pas avoir de regret comme lors de la 5c+ d’Ombre Chinoise.
Le moment décisif
En arrivant au pied de cette voie, je découvre avec soulagement que les points sont rapprochés à environ deux mètres de distance donc je me lance avec détermination.
La première partie est un peu physique mais avec de bons bacs sur une montée en diagonale légèrement déversante puis je rejoins une plateforme qui fait face à un rocher quasi vertical : c’est le passage le plus délicat de la voie sur huit ou dix mètres de haut.
Thibaut n’a alors plus de visuel sur moi mais nous sommes désormais habitués à cette situation, on se fait confiance. Je m’élève sur le mur dans la partie la plus verticale puis je fais une pause en prenant sec sur la corde alors que l’itinéraire dévie latéralement sur la gauche avant de rejoindre le haut du rocher, plus aplani.

A ce moment, je ne peux pas voir la suite de la voie mais je pense avoir fait un bon tiers du passage le plus difficile. Je respire calmement, j’observe avec attention la roche tout en recouvrant mes mains de magnésie puis je me lance. Je commence par saisir les prises de mains avec détermination, ensuite je place mes pieds avec précaution pour m’élever tout en opérant un mouvement de translation sur le rocher, j’ai l’impression de danser.
La suite de la voie se découvre progressivement à mon regard et je dois choisir rapidement mes prochaines prises pour avancer car je n’ai pas de repos possibles. Je donne tout en alliant la force à la souplesse dans un état de concentration maximal et savourant certains gestes techniques que j’effectue par instinct, cela me donne confiance pour la suite..
En arrivant sur le haut de la paroi, la pente diminue tandis que la roche devient plus lisse, je dois alors zigzaguer en accrochant mes mains dans des fissures et en poussant des pieds sur des cannelures, c’est très technique.
Lorsque je dépasse le rocher pour rejoindre un passage herbeux moins pentu et que j’aperçois le relais, je comprends que j’ai fait le plus dur mais je ne relâche pas la pression pour ne pas commettre d’erreurs d’inattention.

Enfin, je me vache au relais et je hurle d’émotions, tellement fier, heureux et soulagé d’avoir réussi ! Thibaut me rejoint après avoir éprouvé la difficulté de la voie, il me félicite et nous tombons dans les bras l’un de l’autre, je lui suis tellement reconnaissant de m’avoir aidé à accomplir ce rêve qui m’animait depuis si longtemps !


Phase de décompression
Après une ascension de trois heures, il nous faudra deux bonnes heures pour redescendre les 200 mètres de dénivelé en effectuant cinq rappels.
En effet, les passages en dalles avec une faible pente sont longs à descendre car la corde coulisse moins bien, elle s’accroche parfois à la végétation ou bien des nœuds se forment. Dans ce cas, il faut les défaire puis relancer la corde, tout cela en plein cagnard, c’est usant et nous manquons probablement de pratiques pour être plus efficaces.


Une fois de retour sur le plancher des vaches, nous nous offrons en guise de récompense deux pintes de diabolos rafraîchissantes accompagnées de deux délicieuses tartes aux myrtilles puis nous nous laissons tentés par une fondue savoyarde avant de nous reprendre chacun une tarte aux myrtilles pour finir en beauté.
La tension accumulée ces derniers jours est redescendue, mon objectif est atteint, je peux désormais pleinement savourer ce moment sans me préoccuper de la suite.

Nous rejoignons ensuite Aix-les-Bains qui sera la dernière étape de notre séjour escalade avant de nous séparer. Nous arrivons pile avant le coucher du soleil pour nous baigner dans les eaux douces du lac face au massif des Bauges, cela fait du bien après trois jours sans se laver !
Puis, nous partons découvrir notre ultime site d’escalade : Brison grande falaise.
Après une longue recherche en raison d’indications portant à confusion, nous trouvons enfin l’accès qui est tout proche du lac, à seulement deux minutes à pied depuis le parking.
Il est déjà tard donc on s’assure seulement de trouver la voie qui nous intéresse puis nous repartons chercher un parking silencieux pour la nuit en dormant dans la tente sur le toit de la voiture des parents de Thibaut, toujours pratique et confortable.