C’est le jour de notre première « vraie » grande voie à notre niveau. Après une nouvelle phase d’approche délicate où l’on doit s’encorder avant même d’avoir commencé la voie, je me retrouve rapidement confronté à mon premier grand défi mental de la semaine qui est l’occasion de faire une séance d’introspection. Lorsque nous pensons en avoir terminé avec les difficultés, il nous reste d’ultimes efforts à fournir pour rentrer : c’est la montagne !

Encore une approche compliquée

Nous nous réveillons un peu plus tard que la veille afin de mieux récupérer physiquement et nous prenons le temps de nous préparer. Comparé à la veille, la marche d’approche pour rejoindre la grande voie l’Ombre Chinoise est plus courte et le nombre de voies à grimper est moindre donc nous devrions passer moins de temps sur le rocher mais le niveau sera en revanche plus élevé. 

Cette fois-ci, nous potassons davantage le topo pour nous épargner les surprises désagréables de la veille en prenant soin de bien photographier les images et commentaires. 

Thibaut commente les préparatifs : “En me renseignant auprès d’autres grimpeurs sur l’Ombre Chinoise, je découvre qu’un guide a grimpé cette grande voie la veille avec ses clients militaires qui ont trouvé certains passages “engagés”. 

Au moment du départ depuis le refuge, je croise ce guide alors qu’il s’apprête à partir. Il m’indique que l’on peut contourner à pied la première voie en 6a+ en empruntant un pierrier, c’est ce qu’il a fait la veille car c’est une dalle glissante avec un premier point éloigné. Le guide me met également en garde sur la deuxième longueur qui comporte une entrée en matière difficile.

Nous partons à 9h avec quasiment les mêmes affaires que la veille, je me sens plutôt bien mentalement et physiquement. Après une trentaine de minutes à pied, nous rejoignons le départ de la première voie en 6A+. C’est une dalle glissante qui nous semble effectivement trop compliquée, surtout pour commencer la journée, donc nous la contournons en suivant les conseils du guide pour rejoindre le départ de la seconde voie. 

Cependant, après avoir remonté un pierrier, il nous faut traverser horizontalement une longue dalle inclinée face à un mur vertical avec peu de bonnes prises pour les mains. Il n’y a aucun point d’assurage donc Thibaut installe deux becquets en entourant un rocher avec une sangle sur laquelle il accroche un mousqueton ou une dégaine tandis que je l’assure en retenant la corde. 

Mon binôme doit encore parcourir quatre mètres latéralement sur la dalle pour rejoindre le relais vissé dans la roche, c’est le moment le plus délicat car il y a un risque de glisser sur plusieurs mètres et il n’est pas certain que le becquet précaire installé soit suffisamment résistant pour l’arrêter. 

Thibaut nous partage ses impressions : “Le relais est si proche. Pourtant, je n’ai pas confiance dans mes pieds et je ne parviens pas à trouver une bonne prise de main pour accéder au relais. 

Je me remémore une situation similaire avec Aurélien dans les Calanques, nous avions alors décidé de faire demi-tour sans regret. Je songe donc sérieusement à abandonner alors que nous n’avons même pas commencé l’ascension : c’est rageant !

Néanmoins, je me persuade d’essayer une ultime tentative avant de renoncer : je m’applique, j’essaie de positionner mon pied droit le plus loin possible en écartant mes jambes tout en abaissant mon bassin. Avec soulagement, j’arrive à attraper une bonne prise qui me permet de me vacher dans le relais, en toute sécurité. “  

Accès très délicat d’Ombre Chinoise en contournant la première voie

Les choses sérieuses commencent

Nous pouvons enfin commencer l’ascension d’Ombre Chinoise qui, pour le moment, porte bien son nom. Après l’avoir rejoint, Thibaut se lance en tête dans le 6a, il s’en sort bien en s’aidant une fois de la dégaine dans un passage très délicat. Le mur est raide avec un léger surplomb à franchir, il faut bien chercher les prises de mains et de pieds pour se hisser en haut.

Thibaut engagé sur la 6A

Ensuite, j’enchaîne en tête sur une 3a qui est une vraie randonnée donc les ouvreurs n’ont pas jugé utile d’installer des points d’assurage mais cela complexifie la recherche de l’itinéraire alors qu’il y a de multiples possibilités. Je ne trouve pas de plaquettes, il y a des rochers partout et le topo n’est pas assez précis avec une simple photo d’ensemble. 

Thibaut me rejoint alors en corde tendue et il finit par repérer le départ de la voie : c’est une 4a pas très compliquée mais avec beaucoup de distances entre les points, comme la veille.
Puis, c’est à mon tour de relever mon grand défi de la journée : une longue 5C+ sur une paroi verticale d’où émergent des morceaux de roches offrant des prises salutaires mais la verticalité nécessite des efforts physiques qu’il faut essayer de minimiser en s’appuyant sur les pieds tout en gardant les bras tendus pour solliciter les muscles les plus puissants du corps (jambes et épaules). 

Depuis que nous avons commencé Ombre Chinoise, je pense à cette voie en me répétant intérieurement que nous sommes venus pour ça et que ce doit être l’aboutissement de tous mes efforts accomplis lors des entraînements. 

Après les vérifications et contre vérifications d’usage, je me lance avec les encouragements de mon binôme. Je suis dans ma bulle, ma concentration est maximale pour identifier sur le rocher les meilleures prises dans le rayon de mes bras et de mes jambes tout en évaluant l’itinéraire en fonction de l’emplacement des points d’assurage. 

Je m’applique sur chaque mouvement en essayant de ne pas penser à la distance entre les plaquettes, le vent souffle légèrement, mon sac pèse sur mes épaules et, sur un passage, le soleil m’éblouit  : on est bien loin des conditions de la salle!

En arrivant à la troisième dégaine, je fais une pause en tirant sec sur la corde puis je repars dans la voie. Heureusement, il y a quelques plateformes horizontales sur le parcours qui me permettent de me reposer. 

Certains passages techniques et physiques me donnent des sueurs froides mais je suis globalement satisfait de mes gestes qui me permettent d’avancer à un bon rythme. J’ai déjà placé sept dégaines et escaladé une vingtaine de mètres, je dois donc être proche du relais.

Hugues sur la 5C+

C’est alors que la pose de la huitième dégaine me fait stresser car la double corde frotte beaucoup sur la roche donc je dois la tirer longuement d’une main avec force tout en la retenant entre mes dents afin d’avoir suffisamment de longueur pour accrocher la corde à la dégaine. 

Cette nouvelle contrainte me fait douter, je redescends de quelques mètres en moulinette afin d’essayer d’éloigner la corde du rocher mais elle se remet aussitôt en place lorsque je remonte. 

Tout en essayant de chasser cette contrariété de mon esprit, je repère la prochaine plaquette à environ trois mètres plus haut et j’analyse la paroi pour trouver des prises sûres puis, je m’engage. 

A mi-parcours, alors que mes pieds sont bien au-dessus de ma dernière dégaine et qu’il me reste un bon mètre à monter pour atteindre le prochain point d’assurage, je ne trouve plus de bonnes prises et je n’ose pas faire un mouvement de plus pour en chercher d’autres avec le risque de tomber de plus haut. 

Ma confiance s’effrite alors que ma fatigue augmente avec mes hésitations, il faut que je prenne une décision, je ne peux pas rester statique. Je finis par redescendre à ma dernière dégaine pour souffler et scruter avec attention la roche, espérant trouver la clé mais je n’ai pas d’illumination. Je fais malgré tout une nouvelle tentative qui échoue au même endroit, mes forces s’amenuisent et mon mental descend en chute libre. 

Résigné, je propose à Thibaut de prendre le relais, il accepte et je redescends pour échanger nos places. Mon valeureux binôme remonte alors en moulinette jusqu’au point où j’ai bloqué en prenant soin de retirer une dégaine non essentielle afin que la corde frotte moins sur le rocher. 

Puis, il s’élance et ça passe : il a trouvé une bonne prise main verticale en faisant un pas de plus qui lui permet de se maintenir en équilibre tout en clippant la dégaine avec l’autre main.

C’était la dernière dégaine avant le relais, j’y étais presque mais, mentalement, je ne me sentais plus capable de continuer. 

En faisant le débrief le soir sur ce passage avec Thibaut, on se dira que j’aurais peut-être pu terminer la voie si j’avais fait une bonne pause et s’il avait insisté pour que je continue, quitte parfois à hausser le ton comme l’avait fait ma monitrice Stéphanie dans les gorges du Verdon. 

Nous avons également constaté que ces types de voies sont de notre niveau techniquement donc il nous faut garder à l’esprit qu’il doit forcément y avoir une solution avec une prise quelque part pour pouvoir passer. 

Bien entendu, avec des « si » on peut refaire le monde mais l’intérêt de ce débrief, et même de cet échec, est qu’il doit me permettre d’apprendre en me procurant une motivation supplémentaire lorsque je serai à nouveau confronté à ce type de difficulté. Il faut savoir accepter ses renoncements en étant juste et lucide sur les raisons tout en cherchant à améliorer ce que l’on peut.

Aller au bout

Pour me remettre en selle, Thibaut me propose de repartir en tête sur la voie suivante qui est une 4a facile avec donc très peu de plaquettes. 

Thibaut à l’arrivée de la 5C+ dans un décor grandiose

Puis, Thibaut s’engage sur une 5b+/5c avec une dalle très technique. Il nous livre ses impressions : “Il fait de plus en plus chaud car les longueurs sont désormais exposées au soleil alors que le Mont Blanc nous apparaît progressivement derrière le Col des Verts à 2595 mètres d’altitude. Je suis pressé d’en terminer mais j’essaie de rester concentré et patient. 

Cette longueur s’avère piégeuse, plus difficile qu’envisagée, notamment l’avant-dernière dégaine qui me donne du fil à retordre. J’engage mes pieds sur une vire étroite qui s’éloigne vers la droite tout en plaquant mes mains contre la paroi et en écartant au maximum mes jambes ainsi que mes bras pour tenir en équilibre tandis que la dégaine est placée à l’opposé de ma direction, sur ma gauche. Il me faut ainsi étendre le bras gauche pour clipper les cordes dans la dégaine du bout des doigts. 

Après ce mouvement périlleux, je m’octroie un répit amplement mérité et j’en profite pour déposer de la magnésie sur mes mains et même sur mes chaussons (effet placebo garanti).”

Vue sur le Mont Blanc et le col des Verts

A présent, je sais que la prochaine et dernière voie qui m’attend sera du même niveau donc je commence à me préparer mentalement : je grimpe la voie de Thibaut en moulinette en m’appliquant comme si j’étais en tête. 

Lorsque je rejoins mon binôme, soulagé et détendu après ses efforts intenses, il cherche naturellement à partager sa joie en plaisantant et en louant la beauté de la vue qui s’offre à nous mais je mets court respectueusement à la discussion en lui expliquant que j’ai besoin de me concentrer sur ce qui m’attend. 

Thibaut comprend car il m’avait dit la même chose la veille avant de partir en tête dans la 5C+ de l’Arête du Doigt : c’est la personne qui monte en tête qui est légitime pour fixer les conditions car c’est elle qui prend les risques.

Donc je me remets dans ma bulle en parlant peu et je me concentre avec un état d’esprit de combattant : c’est maintenant ou jamais! 

J’observe la roche et la position des plaquettes qui sont toutes aussi éloignées les unes des autres à environ quatre mètres. J’en conclus qu’il me faut impérativement trouver de bonnes prises avant de m’aventurer dans la voie et, surtout, je dois anticiper l’itinéraire à suivre car je pourrai difficilement revenir en arrière sans risque de chute.
Je me lance en scrutant et en tâtonnant le rocher à la recherche de la moindre irrégularité : une fissure, un trou, une bosse, je prends tout! 

À la troisième dégaine, je fais une pause, j’hésite à m’arrêter là car c’est très intense psychologiquement mais je tâche de chasser mes idées négatives pour rester concentré sur du concret : la roche et ma technique. Je veux arriver au bout pour moi, pour Thibaut. 

Je continue avec quelques hésitations sur certains passages en optant parfois pour de légers détours afin d’avoir de meilleures prises : ainsi, l’itinéraire à suivre n’est pas toujours une ligne droite.
Enfin, je vois le relais! Je m’applique alors au maximum sur chacun de mes gestes puis j’exulte lorsque je me vache au sommet : nous avons réussi ! J’en ai presque les larmes aux yeux après ces émotions intenses.

Thibaut me rejoint, on se félicite dans une euphorie communicative en se serrant fort dans les bras, nous sommes tellement fiers et heureux !

La cordée victorieuse de l’Ombre Chinoise

Désormais, on peut enfin se parler sans entraves et plaisanter, la tension est redescendue. Un esprit de franche camaraderie est en train de se nouer dans notre cordée face à toutes ces péripéties, cela aide beaucoup à aller de l’avant car on ne se sent pas seul dans cet environnement peu hospitalier de la haute montagne alors que nous avons vu une seule cordée dans une autre voie éloignée donc nous avons dû nous débrouiller seuls. 

C’est tellement appréciable ensuite de profiter de la vue depuis le sommet de la grande voie que nous avons escaladé, les panoramas tout autour de nous sont spectaculaires.

Après un pique-nique sur le sommet en admirant le massif du Mont Blanc, nous descendons un beau rappel de cinquante mètres.

Puis, nous arpentons un pierrier très raide et instable qui me donnent de nouvelles angoisses, comme la veille. 

A chaque pas, je risque de glisser dans la pente, mon grand corps lourd est un fardeau tandis que je cherche péniblement de larges rochers plus stables en écartant au maximum mes bras et mes jambes. 

Où suis-je?

Moi qui pensais être sorti des galères, il nous faut fournir encore un dernier effort avant de rejoindre enfin un (vrai) chemin de randonnée qui nous ramène au refuge vers 17h30, nous avons fait mieux que la veille !

Le sentiment d’appartenance à une communauté

Nous sommes fiers d’avoir gravi l’Ombre Chinoise, on se sent désormais faire partie d’une communauté de grimpeurs avec qui nous pouvons partager nos impressions et parfois même nos conseils (en toute modestie bien entendu).

Thibaut conclut cette journée d’une manière poétique : “Le retour dans notre refuge aux mille étoiles s’effectue dans un désert de calcaire presque pur où aucune végétation ne peut pousser.  

Dans cet amas de pierres enchevêtrées les unes sur les autres comme si un tremblement de terre venait d’avoir lieu, je me sens léger, sautant de cailloux en cailloux. 

Seuls les lagopèdes et les bouquetins osent encore s’aventurer à cette altitude, à la nuit tombée. Je pense aux premiers grimpeurs et notamment à Michel Piola qui a ouvert la voie d’Ombre Chinoise en 1997, il y a presque 30 ans. 

On apprendra ultérieurement que cette voie est la dernière de la “Grande Arabesque”, un enchaînement mythique de 5 grandes voies sur 5 sommets différents dans les Aravis : à tester une prochaine fois ?

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Hugues B.