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Hugues B.

Voyages itinérants

Explications techniques

Dans le but de faciliter la lecture de nos prochains articles pour nos lecteurs novices en escalade, nous décrivons ici succinctement les principales techniques que nous utilisons ainsi que le vocabulaire technique employé. C’est loin d’être complet donc, avant de vous lancer dans une grande voie, croisez les sources et demandez l’avis de personnes expérimentées !

Tout d’abord, la règle de sécurité de base en escalade est d’être assuré par au moins deux points pour ne pas chuter au sol si l’un de ces points cède.

Monter en tête signifie grimper une voie en installant soi-même les protections, appelées dégaines, qu’il faut clipper dans des broches ou des plaquettes vissées dans la roche avant d’y accrocher la corde d’assurage que retient son binôme.

Au sommet de la voie se trouve un relais, il doit être constitué d’une chaîne reliée à deux points d’assurage et un anneau (ou un mousqueton) qui permet de s’y attacher avec une longe et un mousqueton (appelé « la vache ») relié à son baudrier afin de faire passer sa corde d’assurage dans l’anneau puis redescendre en étant assuré par son binôme en bas. Celui-ci pourra ensuite monter la voie « en moulinette », c’est-à-dire en étant retenu par la corde toujours tendue vers le haut.

En cas de chute, le grimpeur montant en tête est retenu par la dernière dégaine qu’il a clippée dans un point d’assurage donc il peut potentiellement faire une chute de plusieurs mètres amortie par l’élasticité de la corde. 

Ainsi, c’est une charge mentale bien plus importante de monter en tête qu’en moulinette car, dans ce cas, on est assuré par le haut avec la corde légèrement tendue donc la chute est faible.

La « couenne », ou l’escalade de falaises, signifie grimper une seule voie puis redescendre en moulinette donc le relais tout en haut est très souvent chaîné afin de ne pas avoir à laisser de matériel sur place. 

Une grande voie est une succession de voies où, généralement, il y a seulement deux points proches non chaînés au relais. C’est au grimpeur en tête d’installer un relais, c’est-à-dire mettre un mousqueton dans chacun des points puis de les relier à une sangle dont on fait un nœud pour se « vacher ». 

Ensuite, on peut installer l’équipement qui va permettre d’assurer son partenaire depuis le haut avec un reverso et des mousquetons pour qu’il puisse monter en moulinette jusqu’au relais avant de monter la voie suivante en tête et installer son relais afin d’assurer son binôme et vice et versa, jusqu’au sommet. Nous avons assuré notre premier de cordée en ayant le système de freinage accroché sur le pontet du baudrier. 

Concernant la conception du relais, nous avons principalement réalisé des relais triangulé mobile mono-directionnnel (image de gauche) comme l’illustre ce schéma tiré du site Petzl.com. Nous réalisons un nœud de huit sur notre dynaloop  puis venons fixer un mousqueton primaire dans la boucle. Cette méthode nous a été enseigné lors de notre stage UCPA. Elle est simple et rapide. 

Arrivé au sommet, on peut avoir la chance de disposer d’un chemin pour redescendre à pied mais, généralement, il faut faire un rappel grâce à un relais équipé, c’est très souvent le cas pour les grandes voies. 

Dans ce cas on s’assure soi-même avec un noeud autobloquant autour de la corde dit  “noeud de machard” et le système réverso fixé à la double corde.

Les lettres A à C permettent de graduer les niveaux d’escalade ci-dessous et on ajoute un “+” si une voie est entre deux graduations.

3 : c’est un chemin de randonnée un peu pentu mais faisable en chaussures de marche

4 : nécessite d’utiliser les pieds et les mains, mieux vaut des chaussons d’escalade

5 : c’est le début des réelles difficultés qui requièrent de la technique et des muscles spécifiques pour monter

6 il faut un entraînement régulier, chaque graduation et même demi graduation représente un écart de niveau significatif avec des techniques spécifiques et de bonnes conditions mentales et physiques

7, 8 et 9 : c’est un autre monde, une autre galaxie, un autre univers qui nous sont inconnus, vous pouvez regarder les films et documentaires sur les pros pour vous faire une idée

  • Anneau autobloquant (appelé « machard »): une cordelette souple qui permet de sécuriser la descente avec un nœud de machard.
  • Assureur descendeur Reverso : il permet d’assurer avec une ou deux cordes et de fixer le reverso sur le relais grâce à la boucle. 
  • Chaussons Escalade grandes voies : privilégier des chaussons relativement confortables, facile à retirer lors de l’assurage
  • Corde : il est préférable de monter avec deux cordes, idéalement de 50 mètres chacune afin de pouvoir descendre sur de longs rappels. Pour cela, on relie les deux cordes entre elles avec un double nœud afin d’avoir 100 mètres de longueurs et donc pouvoir faire des rappels de maximum 50 mètres. C’est ce que nous avions grâce à Aurélien, l’ami de Thibaut
  • Dégaines : en prévoir au moins une vingtaine
  • Dynaloop ou un anneau de sangle : pour la confection du relais. La dynaloop est une corde dynamique ce qui présente l’avantage d’encaisser des chutes de facteur 2. Elle est également plus résistante (protection des UV et des frottements par la gaine).
  • Longe double (ajustable) : elle permet de sécuriser le grimpeur lorsqu’il se vache (s’attacher) au relais. La longe double permet d’être toujours en sécurité avec deux points d’ancrage. Enfin, l’aspect ajustable constitue un élément de confort précieux pour être dans une bonne position pour assurer son second ou son leader.    
  • Magnésie : cette poudre blanche magique procure d’immenses bienfaits psychologiques pour le grimpeur aux mains moites, attention à ne l’appliquer que sur la paume des mains, ou éventuellement sur la plante des pieds pour les puristes comme l’illustre Patrick Edlinger ou alors carrément sur les chaussons comme Thibaut 🙂
  • Maillon rapide : en cas d’échec, permet de récupérer les dégaines et de sécuriser la redescente en laissant uniquement le maillon rapide sur place
  • Mousquetons : en prévoir 3 pour le relais, 2 pour la longe (“vache”) et 2 pour le reverso.
  • Talkie walkie : très pratique en grande voie lorsque l’on a peu de visibilité sur son binôme
  • Topos : Une photo du topo sur chaque téléphone de la cordée est indispensable pour se repérer, se situer en cas de difficultés ou tout simplement pour trouver la voie. Pour préparer ces grandes voies, nous nous sommes abondamment servis des ressources ci-dessous
    • Bornes Aravis, de Bonneville au Grand Bornand. Tome 1 900 voies, 1900 longueurs, Edition 2025 par l’association Ekirproc, G. Bruno
    • Camptocamp : site internet collaboratif qui regroupe des informations pratiques pour faciliter et contribuer à la sécurité des activités de montagne (rando, escalade, alpinisme). Ce site est particulièrement précieux. Les informations sont régulièrement mises à jour par toute la communauté.  

Bac : désigne une bonne prise main  

Crux : passage le plus difficile de la voie escaladée qui est en quelque sorte la “clé” pour franchir cette étape

Dalle : inclinaison de la paroi au dessus de 90°, il faut de la technique dans les pieds

Dévers : inclinaison de la paroi en dessous de 90°, il faut du muscle dans les bras

Donner du mou : détendre la corde d’assurage

Gaz : du vide sous les pieds

Morpho : excuse imparable pour justifier une incapacité à attraper certaines prises en raison de la taille de son corps, objet de nombreux débats 🙂 (je fais 1m89, Thibaut 1m76)

Prendre sec : tendre la corde d’assurage

Rando : voie très facile

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Apprentissage

Au cours de plusieurs années d’apprentissage, je vais découvrir que l’escalade est bien plus qu’un sport en raison de sa dimension mentale avec la gestion de la peur de la chute et c’est la force du collectif combiné à une pratique assidue qui vont me permettre progressivement de repousser mes limites mentales et physiques pour rêver toujours plus haut. Mon binôme de cordée, Thibaut, nous partage également sa propre expérience de l’escalade avant notre défi commun de la grande voie en autonomie.

Alourdi par le poids de mon matériel, le visage ébloui par le soleil, les doigts agrippés contre les interstices de la paroi rocheuse froide et dure, mes pieds serrés dans mes chaussons d’escalade sur des prises précaires au-dessus de ma dernière dégaine, je cherche désespérément du regard les prises qui pourront me permettre de m’élever vers le prochain point d’assurage. 

La corde frotte sur la roche et sur les huit dégaines que j’ai déjà posées, m’obligeant à fournir des efforts supplémentaires tandis que mon binôme de cordée, m’assurant vingt-cinq mètres plus bas, est à peine visible et tout juste à portée de voix. 

Le doute s’installe en moi, je ne trouve plus de prises satisfaisantes, ou plus sincèrement, je n’ose pas faire un mouvement supplémentaire afin d’en trouver plus loin, peut-être. Tout est dans ce “peut-être” qui représente à la fois un espoir mais aussi le risque de me déplacer dans la mauvaise direction et de me retrouver bloqué sans autre échappatoire qu’une chute de plusieurs mètres avant d’être retenu par la corde. 

A ce moment, je me demande qu’est-ce que je fous en plein milieu d’une grande voie de haute montagne équipée à l’ancienne avec des distances entre les plaquettes qui me donnent des sueurs froides. Pourquoi je fais ça, comment j’en suis arrivé là ?

J’ai commencé l’escalade à Paris, il y a plus de dix ans, sur l’invitation de mon frère Jérémie à rejoindre son groupe d’amis grimpeurs. Durant cette période, je pratiquais d’autres sports donc je n’étais pas régulier mais j’appréciais l’ambiance conviviale des salles d’escalade et la cohésion de notre groupe où l’on cherchait ensemble à résoudre des énigmes pour passer des voies. 

Néanmoins, je montais peu en tête par appréhension de la chute et je fournissais un minimum d’efforts pour m’améliorer techniquement et physiquement donc je pratiquais en quelque sorte l’escalade en dilettante. Dans ces conditions, j’ai plafonné au niveau intermédiaire de 5C en tête et 6A en moulinette pendant environ cinq à six ans en alternant avec de longues pauses, comme lors du covid.

Pourtant, les documentaires et les récits d’escalade en montagne me fascinaient, ils me donnaient envie de progresser, de me frotter aux parois rocheuses mais j’avais d’autres priorités à cette époque, j’ai ainsi fait une seule sortie en extérieur lors d’un stage UCPA dans les Calanques .

Au retour de mon long voyage à l’été 2023, j’ai retrouvé de bonnes sensations lors d’un nouveau stage UCPA à Orpierre sur de beaux rochers avec un groupe très sympathique dont trois parisiens motivés pour prolonger la pratique de l’escalade à Paris (notamment mon pote Magic, qui deviendra mon fidèle binôme attitré en qui j’ai entière confiance).

Ainsi, notre bande de quatre s’est lancée à la conquête des salles parisiennes environ deux fois par semaine pendant plusieurs mois dans un esprit de saine émulation et en s’astreignant à monter régulièrement en tête pour renforcer notre mental et notre technique.

Ces nouvelles conditions (groupe motivé et pratique régulière) me firent progresser tout en prenant du plaisir avec mes amis. On se mettait au défi d’oser des voies ou des blocs de plus en plus durs qui nous impressionnaient, on retentait encore et encore avec les encouragements des copains et l’heureuse perspective de se boire une bonne bière à la fin de la séance. 

Le groupe de 4 à Pantin avec Guillaume, moi-même, Magic et Lucas

Grâce à mes nouveaux compagnons de grimpe devenus amis, j’ai tenté des choses dont je ne me croyais pas capable. Ainsi, après de nombreuses tentatives dans des passages clés (appelés “crux”) de certaines voies qui me semblaient auparavant hors de portée, je suis parvenu à réussir certains gestes techniques tout en développant les muscles propres à l’escalade. Ma confiance s’est alors accrue et tous ces facteurs m’ont permis de repousser mes limites.

Notre groupe s’est ensuite élargi au gré des rencontres à la salle ou lors de sorties en extérieur, certains de nos amis tentés par l’escalade nous ont également rejoints donc il y avait toujours du monde disponible pour grimper plusieurs fois par semaine et les fins de séances étaient l’occasion d’apprendre à mieux se connaître autour d’un verre ou d’un dîner.

Mes progrès encourageants m’incitèrent à m’inscrire pour d’autres stages d’escalade en milieu naturel afin de relever de nouveaux défis : tout d’abord un week-end falaises dans les Calanques où je parvins pour la première fois en extérieur à grimper en tête des voies en 6A puis j’optais pour une initiation en grandes voies dans les gorges historiques du Verdon avec l’UCPA.

Lors de ce stage au cours duquel je fis la connaissance de Thibaut, futur protagoniste et narrateur de nos prochaines aventures, j’ai découvert les techniques spécifiques de la grande voie et, surtout, je me suis confronté à la dure réalité de l’escalade en milieu naturel dans des voies équipées “à l’ancienne” où les rochers accidentés n’incitent pas à la chute tandis que la distance entre les points d’assurage est souvent bien plus élevée qu’en salle. 

Ainsi, je garde le souvenir d’une escalade en tête d’une voie 6A estampillée « montagne » par ma monitrice dénommée Stéphanie où je me suis retrouvé plusieurs fois tétanisé à un mètre au-dessus de la dernière dégaine tandis qu’il me restait la même hauteur à grimper pour pouvoir clipper la prochaine dégaine et que j’étais dans des postures peu confortables. 

Il me fallut alors puiser au fond de mon être afin de trouver la force physique et mentale pour escalader plus haut. A chaque dégaine, je hurlais de soulagement en tirant sec sur la corde afin de retrouver mes esprits et mon souffle tout en scrutant méticuleusement la roche au-dessus de moi pour chercher l’itinéraire le plus sûr. J’ai finalement terminé cette voie grâce aux encouragements, et parfois aux engueulades, de Stéphanie.

C’est là que j’ai pris conscience qu’il y avait un écart significatif entre la pratique de l’escalade en salle et sur certains sites en extérieur et que mon appréhension de la chute pouvait toujours resurgir malgré mes progrès manifestes aux entraînements.

Les Calanques (mai 2024) et le Verdon avec Thibaut (juillet 2024)

De retour à la capitale, j’ai songé un temps à arrêter l’escalade, je m’interrogeais sur mes motivations et sur mes capacités à affronter cette peur de tomber. Même en salle, je commençais à hésiter en tête dans certains passages techniques. 

Et puis, l’attrait de l’escalade est revenu au bout de quelques semaines : j’en éprouvais particulièrement le besoin lorsque j’étais confronté à des situations professionnelles ou personnelles frustrantes qui me donnaient envie de me défouler, de lutter, de me dépasser. L’escalade m’apparaissait alors comme un moyen de m’évader, une voie de salut, et enfin, voir les copains et les copines qui se lancent dans des voies difficiles, tentent des mouvements, échouent ou réussissent, cela me motivait à les rejoindre .

Après mon excursion dans le Verdon, j’éprouvais une certaine lassitude à être encadré, je souhaitais davantage de liberté d’action allant de pair avec la responsabilité car j’avais désormais acquis la conviction d’être capable de grimper sur des falaises sans moniteur en choisissant bien les voies. 

Au printemps 2025, je proposai ainsi à mon groupe d’amis grimpeurs de nous procurer du matériel et d’organiser une semaine d’escalade sur le site de Saou, dans la Drôme, qui m’avait été recommandé par Jérémie comme étant bien équipé. Devant l’enthousiasme suscité par ma proposition, Thibaut et moi achetions des cordes et des dégaines et chacun se munit d’un casque et d’une longe pour se vacher. 

Le cadre autour de Saou était exceptionnel avec de belles falaises de calcaire au milieu de champs irrigués par une rivière aux eaux transparentes, un patrimoine historique avec de beaux villages de caractère et des châteaux médiévaux dominant les hauteurs. 

Les voies étaient bien équipées avec de larges terrasses aplanies au pied des falaises permettant d’assurer confortablement son binôme et la double orientation est-ouest était idéale pour  grimper à l’ombre toute la journée. 

La cohésion du groupe s’est renforcée autour d’apéros prolongés par de copieux repas et nous allions découvrir la région en randonnant ou en nous rafraîchissant au bord de la rivière, je garde de très bons souvenirs de cette première semaine de falaises en autonomie. 

Saou avec Antoine, Dounia, Magic, Thibaut, Tutku et Vanessa (mai 2025)

On réitéra donc cette belle expérience collective pendant un week-end d’octobre aux Andelys, dans les boucles de la Seine, au sud de Rouen. Là encore, l’environnement était exceptionnel avec de brillantes falaises de craie blanches en surplomb des méandres du fleuve au bord desquels d’imposantes maisons normandes à colombages se dressent et, au loin sur le haut d’une colline, la ruine du château Gaillard qui domine l’ensemble. 

Les Andelys avec Antoine, Dounia, Magic, Thibaut et Vanessa (octobre 2025)

Ensuite, quelques irréductibles d’entre nous tentèrent une dernière sortie en extérieur avant l’hiver lors d’un week-end blocs à Fontainebleau, au mois de novembre. Dans un climat humide, nous avons compris dès les premiers essais sur des rochers à la cotation « facile » que ce ne serait pas une partie de plaisir : les micro prises de pieds nous semblaient inexistantes tandis que les prises mains étaient très espacées et nous redoutions la chute sur un simple tapis rembourré appelé « crashpad ». 

Après plusieurs tentatives infructueuses le premier jour, interrompus prématurément par la pluie, on retenta notre chance avec plus de détermination le lendemain. Je garde gravé en ma mémoire le souvenir de mes émotions intenses mêlées de soulagement, de joie et de fierté lorsque je parvins sur le sommet d’un rocher de quatre mètres à la forme d’un menhir qui me semblait impossible à gravir. 

Au retour du printemps, je proposais de profiter d’un long week-end de mai pour découvrir différents sites d’escalade en Bretagne en s’essayant aux parois de granite tout en rendant visite à nos familles habitant sur place. On commença par la vallée du Couesnon dans un décor bucolique avec des falaises de différentes couleurs au bord d’une rivière paisible recouvertes par de grands arbres feuillus puis sur le surprenant promontoire du Mont Dol dominant la baie du Mont Saint Michel et enfin, dans une ancienne carrière dénommée le Lac bleu avec une jolie vue sur la côte d’Erquy. 

Fontainebleau avec Thibaut, son frère Clovis et Vanessa (octobre 2025) et Bretagne avec Antoine, Magic et Dounia (mai 2026)

A présent, j’étais capable de faire avec régularité du 6A en tête sur des falaises et du 6A+ en salle et j’avais à nouveau le sentiment d’être arrivé au bout d’un cycle, je me sentais désormais capable de relever de nouveaux défis.

Depuis longtemps, je rêvais de faire une grande voie car je considère que c’est le but ultime de l’escalade, à savoir gravir une grande paroi rocheuse pour atteindre un sommet à la force de ses bras et de ses jambes avec l’aide d’un binôme de cordée. 

Ainsi, à l’approche du cap de mes quarante ans, je me fixais l’objectif de faire une grande voie en autonomie avec au moins deux cent mètres de hauteur et une voie au niveau symbolique du 6A qui nécessite des capacités techniques, mentales et physiques d’un niveau avancé.

Pour relever ce défi, il me fallait avant tout un binôme de cordée motivé, de niveau équivalent et avec qui règne une confiance mutuelle. Thibaut s’avérait le compagnon idéal car nous avions tissé des liens d’amitié au cours de deux années de pratique commune de l’escalade, nos niveaux étaient assez proches et nous étions parmi les plus engagés du groupe pour nous lancer dans de nouveaux défis en extérieur. 

Lorsque je lui ai parlé de mon projet, Thibaut s’est montré très enthousiaste car il commençait déjà à s’initier à la  grande voie avec l’un de ses amis expérimentés. De dix ans mon cadet, ce serait pour lui le défi du passage à la trentaine ! 

A présent, c’est à son tour de se présenter.

Professeur d’histoire et de français dans un lycée hôtelier en région parisienne, je pratique tous types de sports et notamment en montagne. Pourtant, l’escalade en falaise n’allait pas de soi pour moi malgré une pratique régulière dans le cadre scolaire dès le collège à Alès jusqu’à mes études supérieures à Toulouse puis à Nice. 

Pendant longtemps, l’appréhension du vide m’empêchait de ressentir réellement du plaisir lors des rares excursions en extérieur et rester sur une même paroi toute une après-midi à enchaîner les longueurs me lassait. 

D’un naturel dynamique et indépendant, je préférais me promener en vélo dans mes Cévennes natales à la découverte de nouvelles routes et vallées à explorer. Pourtant, c’est une discipline que j’ai toujours admirée pour les qualités physiques qu’elle requiert (force, souplesse, agilité) et mentales (concentration, persévérance et patience). 

Mon expérience en falaise était donc très faible lorsque j’ai rencontré Hugues, à l’été 2024, lors du stage UCPA d’initiation en grandes voies dans le Verdon : je savais à peine faire une réchappe et descendre en moulinette. 

Mes motivations pour participer à ce stage étaient alors de progresser pour accompagner mon frère et, il faut bien l’avouer, attirer l’attention d’une charmante grimpeuse plus talentueuse que moi (motivation extrinsèque). 

Malgré l’échec, hélas, de mon second objectif, la découverte de l’escalade en grandes voies m’a motivé à progresser et à persévérer (motivation intrinsèque). De fait, l’esprit de cordée prend tout son sens lorsque l’on enchaîne les longueurs à deux et partage le même objectif : atteindre le sommet. Y parvenir au terme d’une longue aventure procure toujours une grande fierté et permet d’accéder à des points de vue uniques, on se sent privilégié et vivant. 

Incontestablement, Hugues fait partie de ces amitiés nouées en escalade autant indispensables qu’un nœud de machard en rappel (on l’utilise pour sécuriser sa redescente) : il a été un élément moteur dans ma courbe d’apprentissage grâce à ses encouragements, sa motivation, sa capacité à fédérer autour de lui un groupe de grimpeurs et à organiser des sessions d’escalade. 

Au fur et à mesure de nos séances collectives, une réelle confiance s’est tissée entre nous, dépassant le seul cadre de l’escalade. Nos styles de grimpe sont complémentaires : Hugues est réfléchi, patient et observateur tandis que je suis plus dynamique, engagé, moins persévérant aussi.

Nous partageons de nombreux centres d’intérêts en commun même si nos opinions ne sont pas toujours alignées : cela donne lieu à des échanges passionnés qui rendent la perception de nos marches retour beaucoup plus rapides !

Pour ma part, l’objectif de grimper une grande voie avec une longueur en 6A s’est imposé davantage par nécessité que par réel goût de la difficulté. En effet, il est difficile de trouver des grandes voies d’un niveau maximal inférieur en raison du nombre de voies à enchaîner et il est toujours frustrant d’être bloqué à cause d’une seule longueur trop technique.

Notre cordée constituée, il nous fallait à présent trouver un site correspondant à nos critères. Nous cherchions frénétiquement sur internet, on achetait des topos, on écumait les forums spécialisés et on questionnait notre entourage mais sans trouver l’inspiration : escalade trop difficile, site trop éloigné, marche d’approche trop longue, équipement insuffisant…. 

Je commençais à perdre espoir lorsque je lus sur un forum des avis très positifs sur des voies d’escalade à proximité du refuge de la Pointe Percée dans la chaîne de montagnes des Aravis, à proximité d’Annecy. Il s’y trouve plusieurs grandes voies d’escalades de différents niveaux qui sont accessibles à pied depuis ce refuge. En consultant son site internet, je trouvai de précieux renseignements illustrés avec des photos et des liens vers les topos des voies pour plus de détails. J’avais un bon pressentiment donc je prévins Thibaut.

Après de longues discussions en comparant avec d’autres sites et en croisant les sources, notre intérêt mutuel se confirma donc on acheta le topo pour mieux visualiser les voies. Il y en avait plusieurs qui correspondaient à nos critères, c’était très encourageant et l’on décida de réserver plusieurs nuits au refuge à la mi-juillet 2026, afin d’avoir le temps de découvrir les lieux et de monter en puissance. 

A présent que notre objectif était clairement identifié, il nous fallait désormais nous y préparer sérieusement car il nous restait seulement deux mois. On décida de faire une longue séance commune d’escalade quasiment chaque semaine pour apprendre à grimper ensemble en terminant par du gainage (ce que je déteste) et des étirements (souvent la flemme). Je faisais également une séance supplémentaire en solo ou avec le groupe. 

L’enjeu et l’excitation de ce nouveau défi nous donnèrent plus de forces et d’envies pour accomplir nos séances avec discipline en nous lançant des défis de plus en plus élevés. Grâce à ces efforts et à notre émulation positive, on atteignit notre meilleur niveau en salle en faisant du 6B en tête. 

La pratique de la grande voie requiert également du matériel spécifique que nous décrivons dans l’article suivant.

Désormais, nous pensions être prêts, notre enthousiasme était néanmoins teinté d’une pointe d’appréhension car il restait beaucoup d’inconnues mais nous étions impatients de nous confronter à la réalité de nos objectifs.

Thibaut nous raconte sa préparation spécifique à la grande voie en autonomie avec son ami Aurélien.

Dans le but de faciliter la lecture de nos prochaines aventures en grande voie pour nos lecteurs novices en escalade, nous décrivons succinctement dans l’article suivant les principales techniques que nous utilisons ainsi que le vocabulaire technique employé

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Le Salut : 1944 – 1946

Le succès de l’entreprise engagée le 18 juin 1940 se trouvait assuré dans l’ordre international tout comme il l’était aussi dans le domaine des armes et dans l’âme du peuple français. Le but allait être atteint, parce que l’action s’était inspirée d’une France qui resterait la France […] en dépit des malheurs subis et des renoncements affichés, c’est cela qui était vrai. Il n’y a de réussite qu’à partir de la vérité. 

La France doit regagner son rang par ses actes militaires

Après leurs débarquements réussis en Normandie puis en Provence, les forces Alliés repoussèrent progressivement les armées allemandes avec le soutien efficace des maquis français. Les allemands durent alors se replier vers leur territoire pour sécuriser leurs arrières et réduire la taille du front tout en maintenant des garnisons dans des places fortes sur les ports de l’Atlantique afin de gêner les approvisionnements américains.
Dès que la situation le permit, le général De Gaulle fit la tournée des régions récemment libérées dans le but d’assoir l’autorité des nouveaux représentants de l’Etat qui étaient les seules entités légitimes à faire régner l’ordre et la justice. Pour cela, il n’hésita pas à dissoudre les groupes armés de résistants en se montrant ferme avec les récalcitrants tout en leur proposant de rejoindre l’armée française dont les effectifs augmentaient considérablement malgré le manque d’équipements.
Désormais, les armées françaises participaient activement aux combats contre l’Allemagne et elles représentèrent jusqu’à près d’un quart des effectifs des Alliés en Europe. L’objectif pour De Gaulle était de s’appuyer sur ces forces militaires afin que la France retrouvât son rang au sein des grandes puissances Alliés après les épisodes désastreux de la Débâcle puis de la Collaboration qui avaient considérablement nui à son image.
Fidèle à son serment de Koufra, la division blindée de Leclerc contribua à redorer le blason de la France lorsqu’elle reconquit avec panache la ville de Strasbourg dont la position à la frontière allemande représentait un symbole très important.
Puis, face à la contre-offensive allemande dans les Ardennes et en Alsace lors de l’hiver 1944, De Gaulle refusa l’ordre de repli du commandement américain derrière une ligne plus pratique à défendre. Le Général était conscient du bien-fondé de cette manœuvre défensive sur le plan de la stratégie militaire mais il considérait que l’abandon de Strasbourg et de d’Alsace récemment libérées ébranlerait le moral de la population et des armées françaises. Il assuma donc le risque de pertes militaires françaises plus importantes car la politique, dans le sens noble de préserver l’intérêt de la patrie, l’emportait.
Après de longs échanges tendus avec les Alliés, ces derniers finirent par se ranger partiellement à l’avis du chef de l’état français en limitant leur repli sur le front et en maintenant le ravitaillement de l’armée française. Les armées Alliés résistèrent vaillamment aux assauts sur l’ensemble du front et parvinrent enfin à repousser les allemands derrière le Rhin.
Au moment de pénétrer en territoire ennemi, le commandement américain prévoyait initialement d’affecter uniquement un rôle défensif à l’armée française mais De Gaulle insista vigoureusement pour que les forces françaises participent à la conquête de territoires allemands afin d’en assurer temporairement le contrôle en gage de sécurité et il parvint à obtenir gain de cause.
Signe de son prestige retrouvé, la France était représentée par le général De Lattre de Tassigny avec les représentants américains, anglais et soviétiques pour la signature de la capitulation allemande le 8 mai 1945.

Le jeu de pouvoirs des relations internationales

Dès les premiers instants de son célèbre appel depuis Londres à continuer le combat, le général De Gaulle a constamment lutter pour préserver les intérêts et la souveraineté de son pays en dépit d’un manque flagrant de moyens et d’effectifs. A présent qu’il en disposait à des niveaux conséquents, il ne se priva pas d’en user pour marquer l’indépendance et renforcer l’influence de son pays.
Ainsi, lorsque les Alliés reconnurent officiellement mais tardivement le gouvernement provisoire français le 23 octobre 1944, De Gaulle acta cette décision d’une manière indifférente et ironique pour marquer la souveraineté de son pays dans une formule tranchante dont il avait le secret : « le gouvernement français se satisfait qu’on veuille bien l’appeler par son nom ».
Lorsqu’eut lieu la conférence de Yalta en février 1945 pour décider du sort de l’Allemagne et des pays d’Europe de l’est entre les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’URSS sans que la France ne fut conviée, De Gaulle prévint ses alliés en amont que son pays ne serait pas engagé par des décisions à laquelle il n’aurait pas participé et qu’il avait désormais les moyens militaires d’imposer les garanties de sa sécurité en Europe.
Finalement, la France se vit attribuée le contrôle d’une partie du territoire allemand grâce à son engagement militaire conséquent sur le front ainsi qu’à l’entremise de Churchill. Elle devint également membre du conseil de sécurité avec les trois autres grandes puissances ainsi que la Chine. Ce fut un tour de force remarquable compte tenu de la situation désastreuse de la France cinq ans auparavant.
De Gaulle démontra ainsi son habileté politique et diplomatique grâce à sa connaissance des enjeux géopolitiques et des forces en présence ainsi qu’à son analyse fine de la personnalité de ses homologues. Il n’hésitait pas à tenir tête aux deux plus puissants chefs d’Etat, Roosevelt et Staline, pour défendre les intérêts de la France quitte parfois à tenter un coup de bluff pour obtenir le meilleur accord possible.
Le Général accordait beaucoup d’importance au choix des mots dans un accord international ainsi que des circonstances comme le lieu, le contexte et les participants : il prêtait autant d’attention au fond qu’à la forme. Par exemple, De Gaulle déclina une invitation de Roosevelt à Alger alors qu’il revenait de la conférence de Yalta car il considérait que le président américain n’avait pas à le convier sur un territoire français (le lieu) tout en sachant que la France n’avait pas été invitée à cette conférence (le contexte).

Une économie et une société dévastées

Le Général ne se bornait pas qu’aux questions militaires et diplomatiques, il s’inquiétait également de la situation économique et social des français qui subissaient de multiples pénuries en denrées et en énergies alors que l’hiver 1944 était particulièrement rude.
De Gaulle dresse ainsi un bilan effroyable en pertes humaines pour la France lors des trois dernières guerres avec l’Allemagne tout en soulignant le déclin démographique français amorcé depuis des décennies alors que le pourcentage des disparus français en part de la population dans cette troisième guerre était supérieur à celui des anglais et des américains tandis que plus de deux millions de jeunes français étaient retenus prisonniers.
De plus, les ressources de la France avaient été pillées par l’Allemagne pour soutenir son économie de guerre, de nombreux bâtiments et moyens de transports avaient été détruits lors des combats de la Libération tout comme ses champs de cultures qui étaient ravagés.
Face à cette situation périlleuse, De Gaulle fut en faveur de politiques sociales ambitieuses menées par son gouvernement avec notamment un impôt exceptionnel prélevé sur les grandes richesses pour couvrir les frais de restauration de la puissance de l’Etat, de reconstruction de millions de logements, de réindustrialisation et de soutien à l’agriculture ainsi que la prise en charge des prisonniers de retour de captivité.
Dans un souci d’union nationale, De Gaulle intégra dans son gouvernement des ministres de différents courants politiques, y compris des communistes. Tout en restant méfiant face à ce puissant mouvement populaire soutenu par l’Union soviétique, il reconnut néanmoins que ses dirigeants s’impliquèrent sincèrement dans la reconstruction de la France en respectant son autorité et en limitant les mouvements dissidents.

Un besoin de justice tout en préservant l’avenir

Aussitôt le pays libéré, il apparut urgent que l’Etat rende la justice à tous les niveaux hiérarchiques afin de punir les fautes et les crimes commis par le régime collaborationniste alors que les règlements de compte et les exécutions sommaires se multipliaient dans toute la France. Des dizaines de milliers de personnes furent ainsi jugées en l’espace de quelques mois.

Concernant les exécutants du régime (militaires, policiers, fonctionnaires) qui furent condamnés à la peine capitale, De Gaulle se montra relativement clément, notamment envers les femmes et les mineurs, mais il rejeta les demandes de grâce des coupables personnellement responsables de crimes de par leur zèle ou leurs initiatives personnelles.
Une cour spéciale fut constituée pour juger les hauts responsables : le procès de Pétain fut rapidement instruit, De Gaulle lui reprochait principalement d’avoir cessé le combat puis d’avoir collaboré avec l’ennemi. Il approuva l’attitude silencieuse du dirigeant déchu afin de préserver la dignité nationale tandis que Laval tentait de se défendre piteusement.

Pour ce qui est de la justice internationale, le Général se montrait initialement intraitable contre cette Allemagne belliqueuse multirécidiviste qui était responsable d’immenses pertes pour le pays. De Gaulle souhaitait ainsi des garanties de paix contraignantes et il était même en faveur du démantèlement de l’Allemange en de multiples états indépendants.

Toutefois, en pénétrant en territoire allemand, il découvrit un pays ravagé par la guerre et une population complètement anéantie, brisée. Il en éprouva progressivement de la compassion pour ce peuple et il estima qu’il était désormais temps de faire la paix durablement.

La politique intérieure reprend le pas

Après la capitulation de l’Allemagne qui fut bientôt suivie par celle du Japon, les querelles politiciennes et les luttes d’influence des partis prirent de l’ampleur en France.

De Gaulle dut notamment faire face de manière énergique aux troubles fomentés par le parti communiste français qui tenta d’instrumentaliser les prisonniers rapatriés d’Allemagne qui étaient dans des conditions précaires.

Dès la libération des territoires français d’Afrique du nord, De Gaulle avait créé l’Assemblée consultative constituée des diverses forces politiques et résistantes du pays mais cette assemblée n’avait pas de réel pouvoir si ce n’est de donner son avis sur la politique du gouvernement après audition de ses membres ou de formuler ses propres propositions.

Avec le retour de la paix, les conditions étaient désormais réunies pour organiser de nouvelles élections qui menèrent à une majorité de gauche (socialistes et communistes) dans la nouvelle Assemblée Nationale.

De Gaulle tenta alors de diriger un gouvernement d’union nationale en tenant compte de ces nouveaux rapports de force mais il constata rapidement avec regret son incapacité à mener la politique qu’il estimait nécessaire pour le pays.

Par conséquent, il démissionna le 20 janvier 1946 et se retira dignement sans faire de coup d’éclat, clôturant ainsi ses Mémoires de guerre.

Conclusion : l’homme de la situation

Tout au long de sa carrière de militaire, le Général de Gaulle démontra sa capacité à concevoir des stratégies militaires innovantes et efficaces en tenant compte de la modernisation des équipements. Elles ne furent malheureusement pas appliquées à temps par l’armée française, contrairement à son voisin de l’autre côté du Rhin, mais De Gaulle ne baissa pas pour autant les bras et il mena avec énergie sur le front puis dans les bureaux du haut commandement des initiatives pour repousser l’ennemi.

Malgré le désastre de la Débâcle, le Général eut la hauteur de vue suffisante pour comprendre que la guerre n’était pas finie et il eut le courage d’aller au bout de ses idées en continuant le combat depuis Londres en dépit de moyens humains et matériels dérisoires face à de puissants ennemis ainsi qu’à des alliés parfois opportunistes.

Au contraire de la plupart des généraux français, De Gaulle se montra également un habile politique agissant avec pragmatisme en multipliant les canaux diplomatiques et politiques sans faire de sectarismes idéologiques mais en refusant de se compromettre avec le régime collaborationniste.

Le Général s’avéra être un grand joueur d’échecs et de poker qui parvint à pousser ses pions malgré une très mauvaise pioche au départ pour atteindre un résultat inespéré en n’hésitant pas à rentrer dans le rapport de force si nécessaire.

Enfin, De Gaulle parvint à réunifier les français après une défaite cuisante suivie de quatre ans de Collaboration et d’Occupation qui auraient pu mener à une guerre civile ou à une partition.

Le Général a laissé un immense héritage à la France dont nous bénéficions encore quatre-vingt ans plus tard : la préservation du territoire français, la restauration de ses institutions démocratiques, un siège au conseil de sécurité de l’ONU ainsi que la dissuasion nucléaire à son retour au pouvoir en 1958.

Je suis conscient que le ton de mes articles sur le général De Gaulle est parfois dithyrambique et que le personnage avait également ses défauts mais je reste admiratif devant ce qu’il a accompli dans cette situation désespérée : il était assurément l’homme de la situation pour la France.

Fort heureusement, il n’était pas seul, il faut également rendre hommages aux nombreux hommes et femmes qui ont œuvré à la Victoire souvent au péril de leur vie : les français de l’intérieur et de l’extérieur du pays, les peuples des territoires des anciennes colonies françaises et particulièrement en Afrique qui permirent à la France Libre de se relever puis de reprendre le combat, les forces Alliés qui furent essentielles pour remporter cette guerre mondiale avec une pensée amicale pour nos voisins anglais qui accueillirent notre Général et contribuèrent à diffuser ses messages.

De Gaulle demeure une source inépuisable de combativité et d’espoir pour chacun et chacune d’entre nous, quelque soit notre niveau de responsabilité, afin de trouver puis maintenir le bon cap dans les tempêtes.

Livres

Petits précis de mondialisation

Introduction

Dans le cadre de recherches bibliographiques pour préparer une série d’articles sur le métier d’élevage porcin de mon oncle Pierre, je me suis appuyé sur deux tomes de la série de livres « Petit précis de mondialisation » d’Erik Orsenna qui traitent de ces sujets de fond de manière fort instructive à des échelles locales, nationales et internationales.

Le tome VIII, publié en 2024 aux éditions Flammarion et co-écrit avec l’ancien ministre de l’agriculture Julien Denormandie, aborde l’ensemble des activités de l’agriculture tandis que le tome VI, publié en 2022 aux éditions Fayard, se concentre sur l’élevage des cochons.

Après réflexion, j’ai décidé de faire un article sur les parties de ces deux livres qui m’ont le plus interpellé et instruit. Ce n’est donc pas une revue complète de ces œuvres mais une sélection personnelle de passages que je commente en lien avec ma propre interprétation, mes connaissances et mon expérience.

Donc, si vous souhaitez approfondir ces sujets, je vous invite vivement à lire en entier ces deux tomes ! Il est temps désormais de vous présenter les auteurs.

Erik Orsenna est docteur en sciences économiques, ancien conseiller culturel du président François Mitterrand, prix Goncourt en 1988 pour le roman L’Exposition Coloniale, membre de l’Académie française, auteur de nombreux livres dont la série de Petits précis de mondialisation qui traite de thèmes variés sur le coton, le papier, l’eau, le moustique ou l’agriculture.

Julien de Normandie est de formation ingénieur agronome, il a travaillé dans plusieurs ministères (l’Economie, le Logement) sous la présidence d’Emanuel Macron avant de devenir ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation de 2020 à 2022.

Dans cet article, j’ai choisi de commencer par le tome VIII afin d’aborder le thème plus général de l’agriculture avant de recentrer sur l’élevage des cochons dans le tome VI.

Bonne découverte !

Tome VIII : Nourrir sans dévaster

Ce qui n’a pas le droit d’être produit en Europe pour respecter l’environnement ne devrait pas avoir le droit d’y être importé. 

On a pas de pétrole mais on a des terres agricoles

Pour commencer, les auteurs nous rappellent l’importance historique qu’a tenu l’agriculture au pays du coq et des « 246 variétés de fromage ». En effet, au début du XXème siècle, le secteur agricole employait la moitié des travailleurs français et c’était encore un tiers après la Seconde Guerre mondiale. Désormais, les exploitants agricoles représentent à peine 2% des actifs…

De plus, la France dispose d’environ 28 millions d’hectares de surfaces agricoles, soit quasiment la moitié de son territoire ! Cette superficie n’a heureusement pas beaucoup diminué malgré le fait que le nombre d’exploitation a fortement baissé donc, mathématiquement, la taille moyenne des exploitations a grimpé en passant de 55 hectares en 2010 à 69 hectares en 2020.
Il est précisé également dans ce tome que La France est la première puissance agricole européenne et l’une des plus importantes au monde.

Par ailleurs, la France et l’Europe ont l’avantage d’avoir suffisamment de surfaces agricoles pour nourrir l’ensemble de leurs populations, soit environ 0,4 hectare par personne, alors que de nombreux pays extra européens vivent sous la menace de pénuries alimentaires dont le risque devrait s’aggraver avec le changement climatique.

Ainsi, ces terres fertiles sous un climat tempéré sont une véritable richesse pour la France et pour l’Europe qui sont, pour le moment, sous-évaluées en raison de l’abondance actuelle du marché mondial libre et facile d’accès mais cet atout pourrait s’avérer crucial dans les temps à venir, raison de plus pour le préserver.

Un marché mondial déloyal

Les auteurs présentent ensuite plusieurs exemples de situations révoltantes où l’on constate que le facteur prix domine bien souvent tous les autres critères dans un système international ouvert, extrêmement concurrentiel et sans législation commune alors qu’il existe de grandes disparités entre les pays producteurs en termes de salaires et de réglementations.

Ainsi, nous apprenons que la France importe massivement des lentilles canadiennes plus compétitives grâce à l’utilisation de pesticides interdits dans l’hexagone. Dans le même registre incohérent et injuste, l’interdiction légitime d’un pesticide en France en raison d’effets néfastes pour la santé et l’environnement a entraîné la division par quatre des plants de moutardes car il n’y a pas d’alternatives à ce jour donc, finalement, nous importons des graines de moutarde du Canada qui sont produites en grandes quantités à des prix avantageux grâce à … ce pesticide !

Comble de l’aberration, d’immenses exploitations agricoles au Brésil utilisent des phytosanitaires (parfois répandus dans les champs par avion) qui sont produits en Europe alors qu’ils sont interdits d’utilisation dans cette même zone mais cela n’empêche pas que les aliments issus de ces cultures brésiliennes soient ensuite consommés en… Europe!!

On marche sur la tête et il y a de quoi rendre fous les producteurs français et européens qui respectent la législation européenne et voient dans les supermarchés des produits librement en vente et sans aucune taxe alors qu’ils ne respectent pas ces règles.

Enfin, le sujet très sensible et toujours d’actualité des néonicotinoïdes est abordé. Erik Orsenna s’oppose catégoriquement à son utilisation en France en raison des risques notamment pour les polinisateurs tels que les abeilles. Néanmoins, Julien Denormandie justifie, à l’époque de son ministère, sa décision d’autoriser temporairement l’utilisation limitée et contrôlée de ces néonicotinoïdes notamment pour les cultures de betteraves tant qu’il n’y a pas d’alternatives viables.

Autrement, les cultures de betterave seraient ravagées et on ne pourrait plus produire de sucre en France à un tarif attractif tandis que des pays voisins ne se gênent pas pour utiliser ces produits, bien souvent dans des proportions plus importantes, en sachant que le consommateur français a accès à ces produits sans aucunes restrictions ni taxes.

Il faut bien entendu continuer les recherches pour trouver des alternatives sans risques pour l’environnement et la santé mais, en attendant, l’ancien ministre de l’agriculture préconise de les utiliser avec parcimonie et sous contrôle. Ou alors, dit-il avec justesse, allons jusqu’au bout du raisonnement et interdisons tout simplement le sucre produit à l’aide des néonicotinoïdes, y compris les importations de l’étranger. Sommes-nous prêts à accepter cela ?

Des intérêts économiques internationaux divergents

Pour lutter contre ces injustices, il existe heureusement dans certains cas des moyens de protéger loyalement l’agriculture européenne. Les auteurs citent en exemple un insecticide contre les mouches asiatiques interdit en France puis en Europe mais encore utilisé en Turquie.

Dans le cadre de son accord d’échanges avec la Turquie, l’Union Européenne a pu appliquer une clause dite « miroir » qui conditionne l’accès au marché européen au respect de ses normes environnementales afin de bloquer ces importations.

Cependant, ce type de régulation a des limites car il faut un consensus parmi l’ensemble des pays de l’Union Européenne alors que ceux-ci ont parfois des intérêts économiques divergents.

En effet, certains pays de l’UE qui ont une agriculture faible mais une industrie forte sont davantage enclins à importer des produits alimentaires peu onéreux en échange de vendre leurs produits industriels à haute valeur ajoutée. Ou du moins, ils ne veulent tout simplement pas impacter leurs exportations vers des pays extra européens si ces derniers appliquent des mesures de représailles en raison des sanctions sur leurs exportations.
C’est en partie pour cette raison qu’il n’y a pas de clauses miroir dans l’accord Mercosur alors que nous avons vu dans un exemple ci-dessus que le Brésil n’a pas du tout les mêmes critères que l’Europe.

De l’autre côté, les pays européens avec une agriculture importante comme la France bénéficient de la PAC européenne qui permet de maintenir sous perfusions notre agriculture face à ces concurrences déloyales tout en garantissant des prix bas.

D’après les auteurs, ces aides représentent entre 20 et 90% des ressources financières des exploitations agricoles françaises, ce qui est aberrant au vu de la valeur intrinsèque des produits agricoles.

Je concède en rester à l’ordre du constat dans cet article et que les solutions ne sont pas simples car toutes nos économies sont interconnectées et dépendantes les unes des autres mais il est important pour nous, consommateurs et citoyens européens, d’être conscients de ces enjeux.

On pourrait imaginer de taxer les importations qui ne respectent pas nos normes tout en diminuant progressivement les aides de la PAC pour que les agriculteurs puissent vivre enfin des revenus de leur travail sans avoir à quémander des aides européennes humiliantes mais quels politiques pourraient se résoudre à augmenter le coût des aliments pour leurs populations dans le contexte actuel de crises multiples ?

Peut-être la baisse combinée de la PAC permettrait de diminuer les impôts européens mais je ne suis pas sûr que cela compenserait. Ce ne sont là que de simples pistes de réflexions personnelles.

Regardons la poutre dans l’œil de nos voisins

Dans cette œuvre, les auteurs nous emmènent à la découverte de mastodontes de l’agriculture internationale tel que le Brésil, ancien pays importateur devenu largement exportateur grâce à une agriculture ultra intensive avec certaines exploitations dépassant les 100 000 hectares quand la moyenne en France est de 70 hectares…  

Il y a également l’Ukraine dont les auteurs visitent une modeste exploitation de 20 000 hectares permettant d’obtenir d’énormes économies d’échelle avantageuses pour faire baisser les prix sans compter le coût de la main d’œuvre, bien inférieur à la France.

Par ailleurs, si vous trouvez que les élevages en France sont intensifs, alors voici quelques éléments de comparaison à garder en tête sur la taille moyenne des élevages entre grands pays producteurs :

Type d’élevageMoyenne des élevages françaisMoyenne des élevages d’autres pays grands producteurs
Poulets40 0002 millions au Brésil, en Ukraine ou en Thaïlande
Vaches laitières66Jusqu’à 40 000 aux Etats-Unis
Cochons en bâtiments5000 par anCertaines exploitations en Chine sont dans des immeubles de 12 étages et produisent 13 000 porcs par semaine

Tome VI : Cochons, voyage au pays du vivant

Toujours revient cette rengaine de bon sens : bien sûr, nous sommes prêts à changer […] « Mais y a-t-il du prix derrière ? » J’entends : les consommateurs sont-ils prêts à payer pour les améliorations qu’ils souhaitent ? Hélas, la réponse est non. Ils préfèrent s’abonner à Netflix.

Le marché de la viande porcine

Erik Orsenna commence son exposé avec une série de chiffres et de faits qui permettent de se représenter la place du cochon dans notre alimentation. Ainsi, la consommation mondiale de viande porcine représente le nombre impressionnant d’un milliard de cochons charcutiers par an, c’est la viande la plus consommée au monde avec celle du poulet et c’est également le cas au niveau français.
Les principaux pays producteurs, et consommateurs, sont la Chine puis l’Europe et ensuite les Etats-Unis.

En France, nous produisons 25 millions de porcs dans 14 000 exploitations qui sont situées majoritairement en Bretagne. Les pays d’Europe du Nord se sont organisés pour répartir entre eux les étapes de l’élevage porcin avec les maternités au Danemark et en Hollande puis l’engraissement et l’abattage en Allemagne. L’Espagne, quant à elle, est constituée de grands industriels qui s’occupent de maternités géantes et de l’abattage.

Le marché international du porc est standardisé avec des pièces de viande uniformes entre les pays producteurs donc elles sont facilement exportables à travers le monde entier. C’est un marché soumis au risque des épidémies hautement contagieuses qui peuvent se propager rapidement à travers les échanges internationaux en décimant les élevages.

Il y a quatre races principales de porcs qui servent de bases pour les croisements. Le Large White anglais fournit des femelles prolifiques avec des portées nombreuses et représente 65% des croisements, le Landrace nordique comporte également des atouts en termes de prolificité tandis que le Piétrain belge est bien musclé avec peu de gras mais il est sensible au stress. Enfin, le Duroc américain produit des porcs charcutiers avec une bonne qualité de viande.

Par ailleurs, Erik Orsenna identifie des opportunités de diversification des élevages de porcs en produisant du biogaz et des engrais grâce à la méthanisation du lisier.

Le prix du bien-être animal des cochons d’élevage

L’auteur aborde ensuite le sujet sensible du bien-être animal avec les nombreux éleveurs bretons qu’ils rencontrent.

Concernant le fait que la majorité des élevages de cochons soient dans des bâtiments, un éleveur indique qu’il faut au moins 10 hectares de terres pour élever 200 cochons en plein air sans compter les champs de cultures pour leur alimentation. A ces coûts du foncier, il faut ajouter l’installation d’une clôture afin d’empêcher les sangliers sauvages de contaminer l’élevage (investissement estimé à environ 150 000 €) puis il faut payer de la main d’œuvre supplémentaire pour entretenir les terres et s’occuper des cochons. 

Ainsi, on en revient très souvent à des questions de prix de vente comme dans l’extrait cité au début de cet article.

Il en est de même pour l’installation de paille dans les bâtiments pour améliorer les conditions d’élevage des cochons. Le prix de la paille augmente constamment et il faut la remplacer régulièrement donc cela nécessite de la main d’œuvre en plus alors que les concurrents européens ne le font pas donc leurs coûts de revient seront inférieurs.

Les éleveurs expliquent également à Erik Orsenna que les dents des porcelets sont meulées afin de protéger les tétines de leur mère et les petits mâles sont castrés, sous antalgiques, pour éviter l’odeur désagréable de la viande.

L’auteur questionne ensuite l’utilisation de cages pour les truies allaitantes dans les maternités qui restreignent leurs mouvements, on lui répond que le but est de protéger les porcelets du risque d’écrasement. Si l’on souhaite se passer de ces cages, on en revient encore et toujours à la question des moyens financiers supplémentaires pour compenser les pertes de porcelets.

Tous ces points, je les ai également observés puis questionnés lors de mon immersion dans la ferme d’élevage de mon oncle et j’ai reçu les mêmes réponses. Je m’interroge si une alternative pourrait-être de développer un élevage mixte en alternant le plein air et les bâtiments avec des rotations pour que les cochons puissent prendre l’air de temps en temps sur une surface moins importante que l’élevage en plein air total tout en bénéficiant des protections et du confort des bâtiments afin de limiter les frais et la charge de travail des éleveurs tout en améliorant le bien-être animal.

Comparaison avec l’élevage des saumons

Cet ouvrage ne se limite pas aux cochons, l’auteur fait souvent des parallèles avec d’autres animaux, il nous présente notamment les conditions déplorables de l’élevage de saumons.

Dans certains élevages, les saumons peuvent être jusqu’à un million dans une cage, ils sont nourris à la farine animale et gavés d’antibiotiques pour éviter les risques de propagation de maladies qui sont accrus en raison de la forte densité.

Erik Orsenna dénonce l’aberration logistique du marché du saumon qui s’est mis en place grâce à des frais de transports peu élevés qui permettent de bénéficier de coûts de main d’œuvre bon marché. Ainsi, les saumons naissent en Norvège puis grandissent en Ecosse avant d’être fumés en Pologne puis découpés en Chine pour revenir finalement en Europe.

Erik Orsenna se désole avec justesse et émotion de la triste ironie qui caractérise le destin de ces animaux en élevage alors qu’ils sont de grands voyageurs dans leur état sauvage :

pauvre saumon d’élevage, encagé dès sa naissance, et ne retrouvant son droit à parcourir la planète qu’une fois mort…

En guise d’alternative, l’auteur nous recommande la consommation de truites issues d’élevages en France avec un bilan carbone nettement inférieur et une meilleure capacité de contrôle sur les conditions d’élevages.

Peut-être que des éleveurs de saumons auront des commentaires à apporter sur cet article, je me tiens à leur disposition pour visiter l’un de leurs élevages en Norvège ou en Ecosse ! 😊

Les similitudes entre les cochons et les humains

Par ailleurs, Erik Orsenna nous rappelle qu’il y a beaucoup de points communs entre les cochons et les êtres humains.

Ainsi, les formes et la disposition des organes dans le corps sont très similaires, nous avons également une grande part d’ADN en commun. Ces similitudes avec l’Homme font du cochon un candidat idéal, malgré lui, pour des recherches scientifiques dans le domaine de la médecine.

Par exemples, pendant près de soixante ans, l’insuline qui permet de lutter contre le diabète a été produite à base d’extraits de pancréas de porcs avant qu’elle soit ensuite recréée génétiquement dans les années 80. Le porc sert également de cobaye pour tester des médicaments ou divers produits pharmaceutiques (sa peau est notamment très similaire à celle de l’Homme).

Conclusion

Chères lectrices, chers lecteurs, mon intention dans cet article n’est pas de pérorer avec un chauvinisme mal placé que nous sommes parfaits en France par rapport aux autres pays producteurs et qu’il n’y a plus rien à améliorer ou que nous devrions fermer nos frontières pour consommer uniquement nos produits locaux mais il est néanmoins important de se comparer avec ses voisins surtout dans une économie aussi ouverte que la nôtre.

On peut toujours faire mieux et il faut aller dans ce sens mais tout en veillant à ne pas se tirer des balles dans le pied en créant des situations aberrantes où l’on autorise des importations de produits réalisés avec des méthodes qui favorisent les concurrents étrangers tout en pénalisant les producteurs français.

Enfin, il est important de se rappeler que les terres agricoles sont une richesse pour la France, l’Europe et pour l’humanité en général donc préservons-les avec l’aide de nos agriculteurs qui doivent pouvoir faire leur métier dans de bonnes conditions. Si vous souhaitez développer vos connaissances sur ces thèmes cruciaux pour notre alimentation, je vous invite vivement à vous procurer ces deux livres dont la lecture est agréable et instructive avec de courts chapitres.

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Revenus, qualité de vie et retour d’expérience

Dans cette quatrième et dernière partie, nous abordons avec Pierre et Sophie les thèmes de la rémunération et de la charge de travail ainsi que la qualité de vie dans ce type d’environnement.

Puis, c’est l’occasion de terminer par un retour d’expérience de Pierre et Sophie avant que je conclus de manière engagée cette série d’articles qui, je l’espère, ne vous aura pas laissé indifférent.

L’impact du marché porcin sur les revenus

Lors de leurs premières années d’élevage porcin dans le Limousin, Pierre et Sophie vendaient quasiment la moitié de leurs cochons à des bouchers pour un prix fixe à l’année, indépendamment du prix du marché. Ces revenus stables leur permirent de rembourser plus facilement leurs prêts, l’autre moitié des cochons étant vendu au marché de la coopérative.

Avec la construction du deuxième bâtiment d’engraissement en 2010, le nombre de cochons charcutiers produits par l’exploitation doubla, augmentant ainsi la part des ventes à la coopérative pour atteindre les deux tiers. Cependant, c’est principalement le tiers des ventes aux bouchers à un prix relativement stable qui permit à Pierre et Sophie de survivre lorsque le prix du marché s’écroulait à intervalle régulier.

Avec désormais plus de trente ans d’expérience dans l’élevage porcin, Pierre a constaté le phénomène économique suivant en période de crise du marché lorsque les prix baissent fortement : environ un tiers des éleveurs finissent par faire faillite, un autre tiers résiste tant bien que mal en essayant d’augmenter ses marges par la réduction des intermédiaires (cultures à la ferme, ventes en circuits courts) ou bien en diversifiant ses activités (élevage d’autres d’animaux, agriculture). Le dernier tiers investit en rachetant à bas prix les exploitations qui ont fait faillite et devient encore plus puissant quand le marché remonte, lui permettant d’accumuler un capital qu’il pourra utiliser pour faire de nouveaux investissements.

Rémunération

Afin de m’aider dans mes recherches sur le sujet de la rémunération des éleveurs de porcs, Pierre m’a présenté sa déclaration de revenus aux impôts sur la base de l’année 2023 dans laquelle sont détaillés ses revenus et ses charges.

Ainsi, la vente annuelle des animaux de l’exploitation a généré un chiffre d’affaires annuel de 245 000 € auxquels s’ajoutent 19 000€ de la PAC (Politique Agricole Commune) qui sont les aides de l’Union Européenne pour soutenir les cultures et les élevages d’herbivores.

Les aides de la PAC sont proportionnelles à la superficie des surfaces agricoles dites « utiles » et sur le nombre d’animaux. Elles représentent environ 7% des revenus de l’exploitation de mon oncle, ce qui est relativement faible par rapport à d’autres types d’exploitations agricoles car son activité se caractérise principalement par une production hors sol non aidée.

A ces revenus, il faut soustraire les charges qui sont conséquentes.

Tout d’abord, il y a l’achat des approvisionnements (nourriture pour animaux, semences, engrais, frais vétérinaires, énergie) qui représente le principal poste de dépenses pour un montant de 117 000€ (soit 55% des charges). Ensuite, vient l’achat des porcelets pour une valeur de 71 000€ qui correspond désormais aux frais d’exploitation des activités de fécondation, de gestation et de maternité (environ un tiers des charges). Puis, s’ajoutent d’autres frais tels que les cotisations, les assurances et les prestations comptables pour une somme de 26 000€ (soit 12% des charges).

A ces charges, viennent s’ajouter les impôts et taxes afférentes à l’activité ainsi que les cotisations sociales pour un montant de 9 000€.

Ainsi, sur une année, l’exploitation génère un bénéfice net d’environ 47 000 € pour l’équivalent d’un temps plein et demi en incluant Guy. Sachant que mon oncle et sa femme n’ont plus d’emprunts à rembourser depuis l’année 2020 donc, s’ils devaient réinvestir dans de nouvelles installations, alors la rentabilité de la ferme serait nettement inférieure.

Pierre et Sophie regrettent pour eux et pour les autres éleveurs, la faiblesse des revenus issus de la production porcine qui connait, et connaitra toujours, des hauts et des bas mais il faut « faire avec ».

Etant propriétaires de leur ferme, ils disposent d’un patrimoine de plusieurs centaines de milliers d’euros (valeur fiscal) dont la vente pourrait leur permettre de compléter leur retraite mais encore faut-il trouver des acheteurs motivés à reprendre une partie de leur exploitation en se répartissant les responsabilités avec Guy.

Ainsi, on constate que leurs marges sont faibles et que, si de nouvelles normes ou réglementations les obligeaient à investir ou bien à employer des salariés, alors ces charges additionnelles devraient être compensées par une hausse de leurs revenus, et donc du prix d’achat de la viande.

Rythme de travail et équilibre de vie

Pierre et Sophie n’ont pas systématiquement besoin de travailler beaucoup d’heures tous les jours mais ils doivent travailler quasiment tous les jours de l’année car il y a tout le temps quelque chose à faire à la ferme, y compris les week-ends.

Toutefois, ils peuvent se libérer régulièrement pendant des demi-journées afin de faire des activités de loisirs dans leur belle région limousine. Ainsi, Pierre pratique le judo et la natation en se rêvant parfois maître-nageur dans un des nombreux lacs à proximité tandis que Sophie apprécie les randonnées avec des amies en arpentant les vallons boisés environnants qui offrent d’agréables points de vue.

Mon oncle et sa femme ne sont pas coupés du monde mais ils ont comme un cordon ombilical qui les relie constamment à leur ferme en les obligeant à ne pas s’éloigner ni trop loin ni trop longtemps. Jusqu’au retour de Guy à la ferme en 2023, il leur était difficile pour eux de se libérer plusieurs jours d’affilée car ils ne parvenaient pas à trouver des personnes compétentes et fiables pour les remplacer. Désormais, la présence de Guy à la ferme leur permet de partir plus longtemps et plus souvent même si leur fils aîné ne peut s’occuper seul de l’ensemble des activités de l’exploitation.

Néanmoins, Pierre et Sophie sont toujours parvenus à participer aux réunions de notre grande famille malgré leur activité car c’est très important pour eux. C’était dans ce cas souvent l’un de leurs fils qui les secondait pendant leur absence.

Au cours des quarante-cinq années de leur vie et de leur travail en commun, Pierre et Sophie ont appris à se répartir les tâches au fil du temps en fonction des compétences, des capacités et des appétences de chacun.

Ainsi, Pierre s’investit encore beaucoup dans les diverses activités de la ferme que Sophie maîtrise également parfaitement et dont elle se tient naturellement informée tout en prodiguant ses conseils. Désormais, Sophie se consacre principalement à l’entretien de la maison et du potager ainsi que des magnifiques fleurs qui embellissent le cadre de vie. De plus, Sophie prépare les repas pour la famille et les invités envers qui elle se montre très attentionnée et elle maintient également les liens sociaux et familiaux en dehors de la ferme avec le soutien de Pierre.

Un certain art de vivre en partage

Les avantages de travailler dans une ferme à la campagne sont d’évoluer en pleine autonomie dans un environnement naturel agréable et de vivre à proximité de sa famille d’une activité concrète et vitale pour la société.

En effet, l’agriculture et l’élevage d’animaux sont des activités où les enfants peuvent voir le métier de leurs parents, le comprendre car il est concret et ils peuvent même le pratiquer ensemble, ce qui est peu banal de nos jours avec nos métiers du tertiaire dans des bureaux ou des entrepôts.

Par ailleurs, Pierre et Sophie habitent une belle et vaste maison en pierres recouverte de glycines et entourée de fleurs colorées au milieu de vastes champs où paissent paisiblement chevaux, moutons et vaches.

La merveilleuse maison de Pierre et Sophie

Leur grande maison est toujours ouverte aux visites, elle n’est pas bleue mais elle correspond bien à l’état d’esprit de la chanson de Maxime Leforestier : une demeure accueillante qui reçoit chaleureusement la famille et les amis, parfois même des visiteurs égarés tel un voyageur à cheval dont l’animal boîtait et qui resta trois jours le temps que sa bête se repose.

Leur maison est un refuge bienveillant pour leurs enfants qui retournent parfois à la maison familiale pendant un temps afin de se requinquer lors de périodes de transitions dans leurs vies. Il y a parfois des membres de la famille, comme moi, qui viennent passer quelques jours à la ferme pour découvrir cette activité et donner un coup de main en étant logé, nourri et blanchi par les soins attentionnés de Sophie, la maîtresse de maison.

Lors de mes séjours à la ferme, j’appréciais ces moments conviviaux où nous nous retrouvions chaque jour à la table familiale pour partager un bon repas ensemble, parler des histoires de la ferme, de la famille et du monde qui nous entoure. C’est un rituel où les plaisirs de la table se mêlent aux plaisirs de la conversation.

Pierre et Sophie ne restent pas non plus isolés dans leur ferme, ils sont souvent volontaires pour donner de leurs temps et de leur argent pour des personnes qui en demandent alors qu’ils en disposent si peu pour eux-mêmes. Par exemple, Sophie est bénévole dans une association d’aide aux personnes dans la précarité dont des migrants venant du monde entier : Arménie, Afghanistan, Congo….

Retour d’expérience

A l’issue de mes deux semaines d’immersion dans l’activité de mon oncle et de nos nombreuses discussions sur ce sujet, je lui ai demandé de dresser un bilan en prenant du recul sur son expérience personnel afin de partager ses observations, ses regrets et ses satisfactions.

L’évolution du métier

Les idéaux de mon oncle à ses débuts étaient de prendre soin du paysage en appliquant le système qu’il avait connu quand il était jeune, c’est-à-dire de vivre en harmonie dans son environnement en étant solidaires entre agriculteurs et avec le respect de la société qui est nourrie grâce à leur travail.

Cependant, Pierre a constaté avec le temps qu’il devait bien souvent lutter seul pour survivre face au marché, aux banques, à l’administration, aux réglementations, aux arnaqueurs et aux profiteurs en tout genre.

Ainsi, Pierre a dû faire des compromis avec ses idéaux pour ne pas disparaitre, parfois même en feignant d’accepter les embûches qu’il rencontrait sur son chemin (paperasserie, malveillance, hypocrisie du système, etc…) afin de pouvoir mieux s’y adapter en atténuant les effets grâce à l’application du principe « Tu apprends davantage de tes ennemis que de tes amis ».

Par ailleurs, les techniques et les équipements de l’agriculture et de l’élevage se sont améliorés ainsi que la productivité des exploitations bien que la finalité reste la même. Cette évolution technique explique en partie la forte diminution du nombre d’exploitations agricoles à partir des années 70 avec le regroupement des terrains pour faciliter la mécanisation.

Toutefois, le graphique ci-dessous (source Insee) démontre clairement que la diminution des exploitations n’a cessé de continuer et s’est même accélérée : on constate ainsi une division par quatre entre 1970 et aujourd’hui !

Cette tendance s’applique également aux exploitations d’élevage porcins dont le nombre a baissé de 40% depuis 2010 (source Insee également).

Relève et transmission

La situation de la relève des nouvelles générations est très préoccupante pour Pierre car il y a beaucoup d’agriculteurs comme lui qui vont partir à la retraite prochainement et il ne voit pas suffisamment de jeunes prêts à prendre le relais. Il y a donc un risque pour les exploitants aspirant à une retraite bien méritée de brader leurs terres et leurs bâtiments à n’importe qui en raison de cette crise de la vocation.

Etant donné le nombre insuffisant de jeunes motivés pour s’installer en milieu rural pour faire cette activité, ce phénomène est pour le moment compensé par l’agrandissement des propriétés dont la superficie moyenne est passée de 30 hectares aux débuts des années 80 à environ 66 hectares actuellement.

Même si le schéma classique d’une exploitation agricole demeure la cellule familiale, beaucoup de fermes passent en société ou sous de nouvelles formes de regroupement pour faciliter l’intégration des jeunes car ces organisations nécessitent moins d’investissements au départ et permettent d’avoir davantage de temps libre.

En ce qui concerne Pierre et Sophie, le retour de Guy à la ferme permet d’envisager des possibilités de transmission d’au moins une partie de leurs activités. En prévision de leur retraite, ils ont acheté une maison à retaper dans le centre-ville de la commune à proximité de la ferme afin de rester à proximité pour accompagner Guy dans cette transition qui reste à définir.

Regrets et satisfactions

Parmi les regrets, Pierre et Sophie ne sont jamais parvenus à être secondés efficacement et durablement dans leur activité : beaucoup d’ouvriers agricoles ou équivalents ont abandonné rapidement en leur laissant peu de temps pour se réorganiser.

Mon oncle constate également avec regret une évolution négative de la perception de son métier par la société avec un manque de reconnaissance et la montée du militantisme.

Les principales satisfactions procurées par l’activité de mon oncle sont de vivre avec le sentiment d’être libre en acceptant les contraintes qu’il s’est fixé. Pierre apprécie d’être autonome pour organiser et accomplir son travail tel qu’il le souhaite en sachant que cette liberté est immanquablement liée à la responsabilité de produire des revenus suffisants malgré les contraintes extérieures et les aléas de cette activité.

Pierre éprouve également la fierté d’avoir accumulé des connaissances, d’avoir construit des bâtiments et d’entretenir la beauté du paysage champêtre tout en produisant une alimentation de qualité pour la société. Il a également pris plaisir à pratiquer ce métier qui entretient physiquement tout en aérant l’esprit et il apprécie la compagnie des animaux.

Sur le plan personnel, mon oncle a le plaisir d’avoir suivi son idéal de fonder une famille avec Sophie.

Désormais, à l’heure du bilan, Pierre et Sophie reconnaissent leur immense chance d’avoir vécu en bonne santé malgré qu’ils se soient mis souvent en danger, c’est à ce prix qu’ils goûtent aujourd’hui le sentiment d’avoir réussi leur vie.

Conclusion : s’informer pour consommer en pleines conscience et responsabilité

Désormais, l’agriculture et l’élevage sont quasiment les seuls métiers ancestraux qui demeurent visibles dans notre pays afin de savoir comment sont produits les aliments que nous mangeons. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai souhaité écrire cette série d’articles tout comme je l’avais fait auparavant pour les vendanges en Bourgogne et la pêche aux huîtres en Bretagne.  

Par ailleurs, je constate à travers la multiplication de procès ou de plaintes que notre société tolère de moins en moins le bruit, les odeurs et la pollution générés par certaines activités de productions qui sont pourtant vitales pour notre société.

Alors, délocalisez-moi tout cela, que ce soit fabriqué à l’abri de mes sens pour soulager ma conscience, qu’on importe les produits fabriqués avec des méthodes que je ne pourrais cautionner mais qui profitent à mon porte-monnaie ! Cachez moi ce sang que je ne saurais voir, le sang des bêtes et la sueur des éleveurs qui permettent de remplir nos assiettes.

On pourrait extrapoler ce raisonnement à d’autres sujets de société tels que les déchets dont je ne saurais me passer de produire sans pour autant accepter la proximité d’installations qui les valorisent tout comme cette centrale que je ne saurais tolérer dans mon champ visuel sans pour autant refuser l’énergie qu’elle m’apporte : quelles tartufferies !

Mon immersion dans l’agriculture et l’élevage de porcs m’a permis de mieux connaître ces métiers utiles et concrets ainsi que les personnes qui les font bien que je concède ne pas être motivé ni apte à endosser la responsabilité d’une exploitation agricole. Néanmoins, je serais très honoré d’apprendre que ces articles suscitent des vocations ou, plus modestement, incitent d’autres personnes à participer aux travaux d’une ferme, le temps d’un court séjour, pour se reconnecter avec le monde de la production de notre alimentation, de confronter ses perceptions avec la réalité et de partager ses idées.

Cette expérience m’a permis également de prendre conscience que ce n’est pas neutre de manger de la viande, il faut respecter l’animal tué en ne gâchant pas la nourriture et en limitant les excès.

Enfin, je souhaite rendre à nouveau hommage aux femmes et aux hommes de l’agriculture et de l’élevage dont l’exercice exigeant de leurs nobles métiers permet de nourrir nos sociétés.

Je tiens à remercier mon oncle Pierre, sa femme Sophie, leur fils aîné Guy et toute leur famille pour leur accueil et leurs explications, merci Pierre pour ta pédagogie bienveillante et pour ta relecture attentive de ces articles !

Chères lectrices, chers lecteurs, si vous souhaitez avoir une vision plus globale de l’élevage porcin et de l’agriculture en général, j’ai écrit un article suite à ma lecture très instructive des « Petits précis de mondialisation » d’Erik Orsenna qui traite de ces sujets aux niveaux national et international avec une grande érudition tout en restant très accessible.

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Activités annexes

Comme nous avons pu le voir dans les précédents articles, l’activité de mon oncle ne se borne pas uniquement à l’élevage de cochons car il y a beaucoup d’autres activités annexes qui sont nécessaires. Nous allons les voir dans le détail dans ce nouvel article

Cultures

La ferme de Pierre et Sophie dispose d’une vingtaine d’hectares cultivés avec de l’orge et du triticale (hybride de blé et de seigle), du maïs et des petits pois qui serviront à une partie de l’alimentation des cochons (environ 20% du maïs de leur alimentation est issu de la ferme).

Semer

Tout d’abord, avant de semer chaque année, il faut au préalable retirer les pierres qui remontent à la surface des champs. C’est un travail éreintant qui se fait bien souvent à la main et qui représente une quantité importante de pierres comme je le constatai avec effarement lorsque Pierre m’emmena au bout d’un champ devant un immense terril de pierres accumulées en à peine trois années de labeur. Le travail d’agriculteur est un éternel recommencement mais, contrairement à Sisyphe, il y a une réelle finalité utile à tous leurs efforts qui ne sont pas faits en vain.

Le lisier des porcheries stocké dans une fosse est épandu dans les champs pour fertiliser les sols suivant un plan d’épandage du lisier précis et validé par les autorités dans le but d’éviter les pollutions des nappes phréatiques notamment. Il est donc utile, voir même nécessaire, d’avoir des champs de cultures à proximité d’un élevage de cochons pour pouvoir facilement valoriser le lisier.

Ainsi, d’après le site leporc.com (lien) : « Près d’un tiers des éleveurs français cultivent leurs céréales et/ou oléo-protéagineux (colza, pois, tournesol, soja, etc.) et fabriquent à la ferme tout ou partie de la nourriture de leurs animaux. »

La moisson : « travail de nuit, travail pourri »

Lorsque j’étais à la ferme pendant le mois de juillet 2017, j’ai pu accompagner Guy dans l’antique moissonneuse batteuse familiale pour participer à la moisson d’un champ de triticale.

Mon cousin m’expliqua le fonctionnement du véhicule qui est similaire à une voiture avec une pédale d’accélérateur, un boîtier de vitesses et un système de freinage. En complément, plusieurs leviers de commandes permettent d’enclencher la coupe des tiges ou d’ajuster la hauteur de la coupe, comme pour une tondeuse. Un autre règle le niveau des « rabatteurs » qui sont des sortes de peignes fixés sur un cylindre élevé au-dessus des épis pour les tasser et les diriger vers l’auget de la coupe de la moissonneuse dont la partie inférieure est armée de ciseaux pour couper les tiges de blés.  

Les tiges de triticale avec leurs épis rabattus dans l’auget sont ensuite dirigées vers le centre de la moissonneuse par une grosse vis sans fin d’où ils seront ensuite convoyés à l’arrière de la moissonneuse en étant battus par des fléaux pour décortiquer les graines sur une table dite de préparation où ils ventilés pour les séparer des impuretés.

Pierre venait nous rejoindre régulièrement dans le champ avec une benne tirée par un tracteur pour transférer, par le biais d’une vis de vidange, les grains stockés dans la trémie. Le but étant de faire ce transfert tout en moissonnant afin de ne pas perdre de temps et il est important de bien anticiper quand la trémie de la moissonneuse est pleine car sinon il faut s’arrêter et vider au risque de perdre le surplus de grains.

La conduite de la moissonneuse batteuse est technique car il faut jongler entre les différents leviers à bord d’une grosse machine puissante sur un terrain pentu et accidenté, j’observais attentivement les gestes précis de Guy qui était à l’aise dans ces manœuvres, ayant participé aux travaux de ferme depuis tout jeune.

Il faut également bien pivoter l’engin au bout du champ afin de le replacer au bon endroit pour récolter un maximum d’épis et limiter ainsi le nombre de rotations tout en restant vigilant à ne pas laisser d’épis dans le champ. Au bout d’un certain temps, Guy me laissa essayer le pilotage de la moissonneuse en me donnant des conseils.

La moisson avec Guy en été 2017

En fin de journée, j’indiquais à Pierre que nous n’avions pas pu terminer de moissonner la surface prévue et celui-ci s’en étonna. Guy était déjà parti, je me proposai alors de terminer seul, enhardi par ma maigre expérience mais motivé pour aider et prouver ma valeur à mon oncle.

Aussitôt, je redémarrai la moissonneuse et je rejoignis le champ mais je me rendis rapidement compte qu’il y avait certains éléments qui m’échappaient alors que mon cousin aîné savait comment s’adapter à la configuration du terrain.

Ainsi, la coupe s’avérait trop basse ou trop haute, les rabatteurs trop proches, la vitesse trop importante pour permettre de couper tous les épis… Soudain, la broyeuse commença à montrer des signes de faiblesse, le moteur ralentit et la machine ne semblait plus pouvoir absorber tous les épis. J’arrêtai donc le moteur et descendis de la cabine.

De nombreux épis étaient bloqués, j’essayai en vain de les retirer à la main mais ils étaient coincés et le jour commençait à décliner. Mon oncle, alerté par l’arrêt de l’engin, me rejoignit pour me dire d’arrêter car je pouvais me blesser avec les objets coupants et, surtout, si la machine venait à redémarrer bien que le moteur fût coupé, cette situation pourrait se terminer par un drame.

Pierre parvint rapidement à dégager les épis à l’aide des rabatteurs puis il enclencha la coupe en redémarrant le moteur et nous rentrâmes en silence ; je me sentais penaud de mon excès de confiance mais mon oncle ne me fit aucuns reproches. A l’heure de l’apéritif, il me raconta alors une triste anecdote pour illustrer son expression « travail de nuit, travail pourrie ».

Pendant la période où il avait son activité dans le Poitou, un jeune agriculteur en pleine force de l’âge comme lui, marié et père de trois enfants, avait continué la moisson pendant la nuit afin de gagner du temps. Cependant, une roue de son tracteur creva et, lorsqu’il essaya de la remplacer en pleine obscurité avec un cric, on ne sait pour quelle raison, le véhicule bascula et vint écraser le pauvre agriculteur, laissant une femme veuve et trois enfants orphelins.

On pouvait ainsi voir ce drame comme une mise en garde lorsqu’on veut trop en faire : il est ainsi primordial pour un agriculteur de savoir se ménager car son corps est son principal outil de travail. Merci tonton, je m’en souviendrai.

A mon retour à la ferme en juillet 2025, la moisson est désormais effectuée par une entreprise de travaux agricole (ETA) qui fournit ce service à la demande avec son propre matériel et cette nouvelle organisation fonctionne plutôt bien.

Stockage des graines

Les graines de céréales collectées par la moisson sont conservées dans des silos abrités sous un hangar à proximité des bâtiments d’engraissement. Lorsque les silos sont vides, il faut les nettoyer avant de les remplir et, croyez-moi, ce n’est pas une partie de plaisir.

En effet, il faut se courber à travers une ouverture étroite pour rentrer dans le silo dont l’intérieur est obscure et la partie basse en pente. Il faut alors gratter les parois à l’aide d’une truelle afin d’enlever les graines agglomérées qui forment des sortent de mottes de terres sèches.

Puis on remplit à la pelle des sacs qui finissent par peser lourd et que l’on extrait péniblement du silo pour les charger dans la remorque d’un petit tracteur afin d’aller le répandre dans les champs comme engrais.

Pierre gratte dans un silo les restes de graines de céréales agglomérées que son fils Emile, le benjamin de la famille, va répandre dans un champ

Potager

Pierre et Sophie ont un potager dans leur ferme qui leur permet de couvrir une grande partie de leur alimentation en complément de la viande de leurs élevages ; ils donnent ensuite les surplus à leurs proches lorsqu’ils leur rendent une visite.

Cette activité de culture et d’entretien de leur potager est pleinement intégrée à l’exploitation de leur ferme, ainsi Sophie s’en occupe beaucoup et Pierre ou Guy lui donne un coup de main quand c’est nécessaire.

L’entretien du potager par Sophie

Lors de l’été 2025, nous avons arrachés des plans de petits pois arrivés à maturation puis nous avons retiré les gousses en les stockant dans un sceau. Ensuite, nous les avons écossées à table dans la cuisine tout en discutant. Le volume résultant de cette opération semble minuscule en comparaison de la taille initiale des plans arrachés mais, rien n’était gâchait, le reste des tiges et végétaux étant donnés aux lapins qui en raffolent.

Nous récoltâmes également un grand sceau de pommes de terre qui accompagnèrent nos plats de viandes sous différentes formes. Pour cela, il fallut creuser avec prudence pour les déterrer sans les abîmer, tel un précieux trésor. La récolte fut bonne, les pommes de terre étaient nombreuses et de toutes tailles.

La récolte des petits pois et des pommes de terre

Sophie nous servait également aux repas des courgettes ainsi que des tomates de la ferme dont les plans sont cultivés dans une mini serre. A l’apéritif, nous goûtions le pommeau du gendre en Bretagne, au dessert, nous nous régalions de succulentes framboises du potager ou de miel issu des ruches de leur fils Guillaume, maçon tailleur de pierres de profession et apiculteur amateur, qui parvient à capter des essaims naturels d’abeilles.

C’est l’un des bons côtés de la vie à la campagne et en particulier à la ferme : savourer de bons aliments du terroir produits localement par ses soins ou par ses proches.

Autres élevages d’animaux

En plus des cochons, il y a plein d’autres animaux à la ferme de Pierre et Sophie.

Ainsi, une vingtaine de lapins et de poules sont nourris dans des cases protégées à l’intérieur d’un ancien hangar. Il y a également neuf moutons, sept vaches et cinq chevaux qui paissent paisiblement dans de grandes prairies tout autour de la ferme.

Ces petits troupeaux en plein air servent à valoriser sans trop d’efforts quotidiens les surfaces de champs disponibles qui sont également nécessaires pour l’épandage du lisier. C’est aussi une source de plaisir pour Pierre d’avoir de la diversité dans ses élevages en entretenant ses souvenirs nostalgiques de l’époque où ils élevaient des moutons avec Sophie dans le Poitou.

Pierre monte parfois l’un de ses chevaux pour se promener autour de sa propriété. Il arrive parfois que des chevaux s’échappent de leur enclos, dans ce cas il faut solliciter les membres de la famille et les amis qui vivent à proximité pour organiser les recherches dans les bois environnants puis les ramener à bon port.

C’est pourquoi il est important d’entretenir régulièrement la clôture de ces prairies et ce n’est pas une mince affaire, comme nous le verrons dans le chapitre suivant.

Elevages de quelques moutons et chevaux

Entretien et réparations : l’art et la nécessité de la débrouille

L’activité d’agriculteur éleveur nécessite d’être polyvalent et débrouillard pour faire tous types de réparations en urgence afin de maintenir le bon fonctionnement de la ferme et la santé des animaux dans un secteur où il y a peu de marges.

Ainsi, je découvrirai que le métier d’agriculteur c’est aussi d’être vétérinaire, plombier, électricien, mécanicien ou maçon afin de limiter les frais. En effet, bien souvent Pierre n’a pas l’argent ni le temps d’attendre l’intervention d’un spécialiste donc c’est à lui de se débrouiller avec les moyens du bord, éventuellement avec l’aide de la famille ou des voisins suivant les compétences de chacun.

Entretien

L’entretien des machines et des bâtiments peut se planifier dans la journée lorsqu’il y a des temps morts, il faut par exemple nettoyer régulièrement au karcher les cases vidées avant de les réutiliser pour d’autres cochons afin de maintenir une bonne hygiène et limiter les risques de maladie.

Pierre est également soucieux de l’entretien et de la bonne utilisation de ses machines afin de les conserver le plus longtemps possible pour limiter ses emprunts : par exemples, sa moissonneuse batteuse et son tracteur ont quasiment quarante ans d’utilisation.

Le terrain nécessite également un entretien régulier sinon il part en friche car tous ces paysages champêtres et bucoliques qui nous émerveillent et nous semblent naturels sont en réalité bien souvent le résultat du travail de l’agriculteur.

Ainsi, lors de ma présence sur la ferme en juillet 2025, il fallut installer une portion de clôture pour la prairie des vaches. On commença avec Pierre et Guy par enfoncer une barre à mine dans la terre afin de créer des trous suffisamment larges pour y enfoncer solidement des poteaux en bois à l’aide d’une lourde masse. Nous répétâmes ces gestes à intervalle régulier sur une centaine de mètres.

Au début, nous étions dans une zone à l’ombre des arbres et la terre était molle donc le travail était endurable bien que physique mais, lorsque nous arrivâmes au milieu du champ en plein cagnard et sur une terre sèche, alors ce fut une autre paire de manche.

Nous fûmes rapidement essoufflés par l’effort intense qu’il fallait produire à tour de rôle sous une chaleur accablante. Un esprit de solidarité se forma alors entre nous dans lequel chacun voulu fournir le maximum d’efforts pour avancer dans la tâche collective et soulager ses camarades ; il y avait sans doute aussi une pointe de fierté masculine à montrer sa force physique et mentale.

La peau sensible de mes mains plus habituées à pianoter sur le clavier d’un ordinateur qu’à manipuler une barre à mine fut rapidement recouverte d’ampoules mais je ne voulais pas abandonner mon oncle et mon cousin à cette tâche ingrate donc je serrai les dents en comptant le nombre de pieux restant à planter. On se croirait au bagne !

Ensuite, nous installâmes quatre rangés de fils barbelés qu’il fallut tendre puis fixer aux poteaux avec des demi anneaux métalliques appelés cavaliers que nous plantions dans les poteaux à l’aide d’un marteau. Je ne restai pas suffisamment longtemps à la ferme pour voir de mes yeux la finalité de notre travail éreintant mais j’eu la satisfaction d’apprendre plus tard par mon oncle que cette nouvelle clôture avait permis de faire passer les vaches dans un autre champ.

Réparations

Voici un exemple de réparation d’un équipement lorsque j’étais présent à la ferme en 2017 : un tuyau du système d’alimentation de la nourriture des cochons s’était bouché, il fallut donc intervenir rapidement. Après un temps de recherche, mon oncle trouva la portion de canalisation encombrée située en hauteur. Il installa un échafaudage sommaire pour se hisser au niveau du tuyau puis il perça une ouverture afin de retirer la mélasse de nourriture qui s’était solidifiée et avait fragilisé le système de vis infini servant à acheminer la nourriture.

Après avoir retiré la nourriture et réparer la vis, mon oncle dû ensuite resouder le tuyau avec mon aide, je me retrouvai ainsi debout en équilibre précaire sur un échafaudage instable en train de maintenir le tuyau tandis que mon oncle utilisait un poste à souder faisant jaillir des étincelles et tout cela sans aucunes protections : tout va bien Maman, tonton Pierre est précis dans ses gestes !

Cela n’est qu’un exemple, il est arrivé maintes fois que le système d’alimentation tombe en panne en pleine nuit ou pendant l’un des rares week-ends prolongés que s’octroyaient Pierre et Sophie dans l’année. Il fallait alors sauter du lit ou quitter précipitamment une réunion de famille à l’autre bout de la France pour rejoindre la ferme et aller nourrir les cochons avec des sceaux, le temps de faire la réparation.

Car c’est aussi ça le quotidien d’un agriculteur éleveur, il n’y a jamais vraiment de période calme permettant de partir longtemps ; mon oncle est libre d’organiser son activité à sa manière mais il est en contrepartie le seul responsable du bon fonctionnement de sa ferme afin de garantir des revenus suffisants pour sa famille.

Aléas climatiques

La culture étant une activité extérieure, elle est donc soumise aux risques des aléas climatiques. Dans le premier article de cette série, nous avons vu les graves conséquences pour la ferme de Pierre et Sophie de la terrible tempête de 1999 ; il y eut également des pluies diluviennes en 2020 qui générèrent d’impressionnantes coulées de boues se déversant sur la ferme depuis les hauteurs des champs de culture.

Une grande partie des hangars, des champs et de la route d’accès à la ferme fut recouverte de cette mélasse immonde que Pierre dut dégager par ses propres moyens à la pelleteuse et à la pelle avec le soutien de ses fils. Deux semaines plus tard, une forte averse entrainait de nouvelles coulées de boue et il fallut tout recommencer, c’est à vous démoraliser tel un supplice de la mythologie grecque .

Afin de limiter le risque que ces catastrophes naturelles ne se reproduisent, mon oncle a arrêté de cultiver les champs en pente sur les hauteurs de sa ferme (ceux que nous avions moissonné à l’été 2017). L’herbe qui pousse permet de lutter contre l’érosion des sols tout en servant de pâturage pour les élevages en plein air.

La part de l’administratif

Lorsque j’accompagnais Pierre, Guy et Sophie dans leurs activités à la ferme, j’ai constaté qu’ils recevaient régulièrement la visite de représentants de différentes entités telles que le contrôle vétérinaire, des commerciaux d’entreprises du secteur agricole ou des représentants de coopératives pour vendre des machines, des farines de céréales…

Un après-midi, nous avons établi avec Pierre et Sophie la liste ci-dessous de tous les organismes avec qui ils interagissent pour leur activité d’élevage et d’agriculture. Toutes ces tâches administratives représentent en moyenne cinq heures par semaine soit environ dix pour cents du temps de travail de mon oncle, sans compter les déplacements.

OrganismeAction / fonctionFréquence
Chambre d’agriculture (Etat français)Accompagnement par un conseiller agricole pour remplir la déclaration de demande des aides APACAnnuelle
Formation d’une journée pour l’utilisation de produits phytosanitairesTous les 5 ans
CERFRANCE (conseil et expertise fiscale)Comptabilité : revue des factures, élaboration et transmission du résultat aux impôtsTrimestrielle
Coopérative agricole agricultureStage sur la biosécurité (pollutions, virus) et sur le bien-être animal (2 jours)Une fois
 Commandes de céréales animales, engrais…Régulièrement
Assemblée généraleAnnuelle
Coopérative agricole pour l’élevage porcinVisites sur site (échographie des truies en gestation, vérification du respect des normes pour la conformité avec le Label Rouge), expertise technique pour la construction de nouvelles installationsPonctuelle
Commandes de porcelets, enlèvements de cochons engraissés pour l’abattoirRégulièrement
Assemblée généraleAnnuelle
Crédit agricole (banque)Assemblée générale avec la caisse localeAnnuelle
Contrôle vétérinaire de la Direction Départemental de la Cohésion Sociale et de la Protection des Populations, DDCSPP (Etat français)Déclarations obligatoires à la naissance des animaux élevés en plein air (carte d’identité), prises de sang et vaccination pour tous les animaux de la ferme pour empêcher la propagation des maladies, vérification de l’armoire à pharmacie, du carnet de vaccination et des traitements antibiotiques, contrôle des animaux (santé et bien-être), autorisation pour une nouvelle exploitation (études d’impact)Un contrôle sur site tous les cinq ans et réunions de suivi dans les bureaux à Limoges
MairieGestion de plaintes avec les riverains (bruits, odeurs…)Ponctuel
PAC (Union Européenne)Contrôles inopinés par satellite ou même par hélicoptère pour vérifier la véracité des surfaces des cultures, l’emplacement des haies, des points d’eaux et même des arbres remarquables présents dans la ferme.
Pierre m’a montré les images satellites de la PAC pour référencer toutes ces informations, le niveau de précisions est impressionnant !
Il n’y a pas eu de contrôle sur site jusqu’à présent
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Toutes les étapes de l’élevage porcin

Les porcs charcutiers passent environ six mois à la ferme de Pierre et Sophie depuis leur naissance jusqu’à leur engraissement : trois semaines en maternité avec leur mère puis deux mois en post-sevrage et ensuite trois mois à l’engraissement.

Toutes les quatre semaines s’opère un cycle de rotations parmi l’ensemble des étapes de l’élevage porcin : les porcs ayant atteints la limite d’engraissement sont envoyés à l’abattoir, leur case vide permet d’accueillir des cochons ayant terminé le post-sevrage, laissant ainsi leur place pour des porcelets sortant de la maternité dont l’espace rendu disponible sera utilisé pour des truies sur le point de mettre bas tandis que les truies quittant la maternité seront à nouveau fécondées.

Nous allons voir à présent dans le détail chacune de ces étapes de l’élevage porcin.

Fécondation sélective

Auparavant, les truies de la ferme étaient fécondées naturellement par le mâle appelé le verrat.

Désormais, Pierre et Guy utilise les services de sociétés spécialisées en sélection génétique et en production de jeunes truies qui n’ont pas été fécondées, elles sont appelées « cochettes ».

Les sociétés dites « sélectionneurs » pratiquent des croisements des meilleures races de truies en termes de prolificité (nombre important de porcelets par portée avec une faible mortalité, qualités maternelles…).

Ensuite, ces cochettes sélectionnées génétiquement sont remises à des sociétés dites « multiplicateurs » qui produisent ces truies en grand nombre afin de les vendre à des éleveurs.

Pierre et Guy se procurent également auprès de centres d’insémination des semences de verrats issues de races sélectionnées pour la qualité de leur viande.

Gestation et maternité

Les étapes de gestation et de maternité se passe dans un ancien bâtiment dont l’intérieur a été réaménagé en janvier 2025 afin d’améliorer la qualité de vie des animaux en ligne avec les normes actuelles.

Ainsi, les huit cases abritant les truies en gestation ont été agrandies et celles-ci sont au maximum de sept dans chaque case afin de garantir un espace suffisant pour chacune, notamment dans l’auge commune afin qu’elles puissent toutes s’alimenter en même temps.

Auparavant, les truies en gestation étaient séparées mais il est recommandé pour leur bien être qu’elles soient plusieurs dans un même enclos donc c’est le cas désormais même si cela rend plus difficile la gestion d’une alimentation spécifique pour chacune des truies en fonction de leur état de santé.

Un verrat est utilisé uniquement pour repérer les truies qui ne sont pas pleines et la coopérative agricole intervient également pour faire des échographies des truies dans le même but.

Les truies nourrices donnent naissance à environ 2000 porcelets par an avec des portée de 14 porcelets dont environ 13 arrivent à maturité. Il y a actuellement 12 cases individuelles de mise-bas pour les truies en maternité. En moyenne, une truie fait deux portées par an puis, après 7 à 8 portées, elle est envoyée à l’abattoir.

Les conditions d’élevages à la maternité peuvent troubler la sensibilité de nouveaux visiteurs car les truies qui allaitent leurs petits sont entourées de barrières métalliques qui leur permettent seulement de se lever ou de se coucher sans pouvoir se retourner. Ce système a pour but de limiter le risque d’écrasement des porcelets par leur mère mais cela ne doit pas être agréable pour ces truies de rester trois semaines dans cette position.

Pour leur part, les porcelets peuvent circuler dans tout l’enclos, ils ont également accès à un abreuvoir tout comme leur mère. Lors des travaux de rénovation en janvier 2025, les enclos ont été agrandis et la fosse à lisier située sous les dalles en caillebotis a été creusée plus profonde afin d’assurer une meilleure circulation de l’air frais. Il y a également un système de chauffage pour les porcelets qui a été installé.

Lorsque j’étais présent sur la ferme à l’été 2017, j’avais assisté à une séance de coupe au sécateur des deux canines des porcelets puis de leur queue en tir bouchon afin d’éviter qu’ils se mordent entre eux et provoquent des infections. Nous avions également marqué chaque oreille des porcelets à l’aide d’une pince à tatouer mais, heureusement, ces petits êtres ne semblaient pas sensibles dans ces parties de leurs corps et ils retournaient ensuite vite aux côtés de leur maman. J’ai quand même eu du mal à m’y faire surtout parce qu’il y avait beaucoup de porcelets, c’était presque du travail à la chaîne.

Désormais, ces pratiques ont évolué : les canines des porcelets ne sont plus coupées à la naissance mais pendant l’engraissement, il reste à couper la queue pour éviter qu’ils se la mordillent. Les porcelets sont également castrés pour assurer un bon goût à la viande en observant les bonnes pratiques anti-souffrances prescrites par la loi sur le bien-être animal dans les élevages.

Post-sevrage et engraissement

Les activités de post-sevrage et d’engraissement sont situées dans les deux bâtiments les plus modernes de la ferme avec un total de trois salles pour le post-sevrage divisées en seize enclos et de douze salles d’engraissement divisées en vingt-quatre enclos à engraissement. Chaque bâtiment dispose d’un couloir pour accéder à chacune des salles.

Les enclos sont séparés par des cloisons en PVC à hauteur des cochons et le sol est recouvert de dalles en caillebotis (en plastique pour le post-sevrage et en béton pour l’engraissement) avec des ouvertures pour évacuer le lisier dans une fosse dont le contenu sera ensuite répandu dans les champs environnants suivant un plan d’épandage validé par les autorités.

Les salles sont toutes équipées de lumières et de ventilateurs ainsi que de fenêtres aux murs et chaque enclos dispose d’une mangeoire qui est alimentée manuellement pour le post-sevrage et automatiquement pour l’engraissement.

Un poste de contrôle permet de vérifier la température et la ventilation dans chaque salle qui varie en fonction de la température et il y a une boîte de régulation pour faire évoluer progressivement la température pour le confort des animaux.

Les bâtiments sont entourés d’une barrière de bio confinement afin d’empêcher les animaux sauvages de s’approcher car ils représentent un risque de propagation de maladies mortelles.

Les porcelets issus de la maternité restent deux mois dans un des enclos de post-sevrage en se nourrissant dans une mangeoire remplie manuellement par Guy avec une farine réalisée sur place, un abreuvoir séparé est également à leur disposition.

Dans les salles à engraissement, une mangeoire est placée au milieu de chaque enclos pour servir la soupe (un mélange d’eau et de farines constituée de céréales) de manière automatique par un système de commande piloté par Pierre et Guy et acheminée à travers un système de tuyauterie avec une vis sans fin. L’eau est également servie dans cette même mangeoire.

Salle de post-sevrage sur la photo de gauche et salle d’engraissement avec Guy sur la photo de droite

Alimentation et santé

Tous les jours, Guy se rend matin et soir au bâtiment gestation-maternité pour donner à manger aux truies et aux porcelets. Lorsque les truies en gestation se lèvent pour aller à l’auge, mon cousin en profite pour nettoyer les cases et observer ses bêtes afin de vérifier si elles ne sont pas malades ou blessées. Il regarde notamment les excréments car certaines peuvent avoir la diarrhée et, si c’est le cas, il les isole pour les mettre à la diète alimentaire en leur administrant seulement de l’eau additionnée d’un anti infectieux digestif.

Guy distribue chaque jour manuellement la nourriture pour les truies en gestation en adaptant la quantité en fonction de l’ancienneté des truies puis il distribue des granulés pour faciliter la lactation des truies en maternité.

Pour les porcelets en maternité, mon cousin leur donne du lait de vache avec de la poudre d’orge pendant huit jours et ensuite il les alimente avec des granulés à base de lait en complément de celui de leur mère.

Tous les porcelets sont systématiquement vaccinés contre la terrible maladie de l’amaigrissement du porcelet (MAP) qui est une maladie virale présente dans un grand nombre de porcherie en France.

Le post-sevrage représente pour les porcelets le passage d’une alimentation lactée principalement liquide à une alimentation principalement solide. Ils sont nourris avec une farine fabriquée à la ferme par Guy avec du maïs, du triticale, de l’orge, du soja et des minéraux présents dans les végétaux. Cette farine est ensuite mélangée avec du petit lait et des granulés. Mon cousin donne éventuellement aux porcelets des médicaments pour protéger leurs poumons et leurs intestins quand c’est nécessaire.

Grâce aux surfaces agricoles de la ferme, environ un cinquième du maïs utilisé pour l’alimentation des cochons à l’engraissement est produit sur place, il est moissonné à l’automne puis stocké dans un silo pour le maïs humide avec un immense sac étanche.

Le maïs est broyé avec de la farine céréale, des vitamines et des minéraux qui sont achetés à une coopérative (environ 80% du mélange) et le tout est stocké dans des silos à la ferme. Puis, de l’eau y est ajoutée pour produire une soupe qui est distribuée par un système de tuyauterie où la soupe est poussée par une pompe (jusqu’à 1000 litres par fabrication).

Un système de commandes automatique permet de planifier l’heure des repas à une fréquence de quatre fois par jour en dosant les quantités pour chaque case en fonction du nombre de cochons et de leur âge.

Il y a également de l’eau potable issue d’une source qui est distribuée généralement après les repas et particulièrement le soir en période de fortes chaleurs. En moyenne, chaque porc consomme entre quinze et vingt litres d’eau par jour, ce qui n’est pas étonnant sachant que les cochons atteignent jusqu’à 130 kilos en fin d’engraissement.

Pierre et Guy font des rondes régulièrement dans les salles à engraissement pour s’assurer de la bonne santé de leurs cochons. Les bêtes malades ou blessés sont isolées dans une case spéciale pour suivre un traitement approprié.

Abattoir

Lors de ma présence à la ferme en juillet 2025, il fallut livrer à un abattoir une dizaine de cochons charcutiers suite à des commandes de bouchers locaux. L’abattoir est situé à Ussel, à environ 1h15 de route. Auparavant, mon oncle pouvait livrer à l’abattoir de Limoges pour un temps de trajet deux fois inférieur mais, pour des raisons de rationalisations économiques, celui-ci s’est désormais spécialisé uniquement sur les bovins.

La majorité des cochons de l’exploitation de mon oncle est prise en charge directement à la ferme par une coopérative pour les emmener aux grands abattoirs spécialisés qui alimentent le marché national. Pierre maintient tout de même un circuit court avec des bouchers locaux afin d’avoir des marges plus importantes ; c’est également un motif de fierté pour mon oncle de conserver la confiance de bouchers indépendants et exigeants sur la qualité qui lui fournissent un retour plus précis sur l’appréciation de son produit par leurs clients.

Ainsi, on se leva avec Pierre à trois heures du matin comme le fait mon oncle quasiment une fois par semaine depuis qu’il est éleveur de porcs. En se retrouvant à la cuisine pour prendre un café, Pierre était stressé car la pompe d’alimentation en eau potable des cochons ne fonctionnait plus. Etant donné la consommation importante en eau de l’élevage, les enjeux étaient élevés donc il fallait rapidement trouver une solution, comme cela arrive bien souvent dans son activité d’éleveur indépendant.

Peut-être la source alimentant la ferme était tarie en cette période de sécheresse ? Pour pallier à l’urgence, mon oncle décida de se brancher sur le réseau alternatif de l’eau de ville avant de chercher l’origine du problème à son retour.

Nous entrâmes par une nuit obscure dans un des bâtiments à engraissement puis nous pénétrâmes dans une salle pour ouvrir la porte d’un enclos où se trouvaient les cochons à emmener. Pierre les marqua sur le dos d’une couleur distincte en fonction de chaque boucher.

Les cochons étaient méfiants, ils se regroupaient et cherchaient à nous éviter mais nous parvînmes progressivement à isoler le groupe des cochons marqués à l’aide de planches et de bâtons en plastique puis nous les poussâmes dans la remorque. Certains criaient, se bousculaient puis ils se calmèrent lorsqu’ils trouvèrent chacun une place pour se coucher en se blottissant les uns contre les autres.

Pierre les arrosa d’eau pour les rafraichir en prévision du trajet puis nous partîmes alors que nos montres affichaient quatre heures. Quelques chevreuils au bord de la route s’enfuirent à la vue de nos phares tandis que nous discutions avec mon oncle puis, après plus d’une heure de trajet, nous arrivâmes à l’abattoir d’Ussel aux aurores.

On nous laissa entrer après avoir décliné notre identité et on se gara en marche arrière devant le quai de déchargement. Lorsque la remorque fut ouverte, il fallut pousser les cochons un peu sonnés à travers un long couloir d’où l’on pouvait entendre quelques cris d’animaux probablement conscients que leur mort approchait. Nous laissâmes les cochons dans un box puis nous partîmes après avoir signé un registre et lavé la remorque. Si vous êtes intéressés pour connaitre le fonctionnement d’un abattoir, vous pouvez lire ci-dessous le récit de ma visite de celui de Limoges en avril 2018 avant qu’il ne se spécialise uniquement dans l’abattage de bovins. Âmes sensibles s’abstenir !

Visite de l’abattoir de Limoges, avril 2018

Le bien-être des animaux et de leurs éleveurs

Chers lecteurs et lectrices, j’espère que la lecture de cet article vous aura instruit mais j’anticipe vos interrogations et vos émotions concernant le bien-être des animaux d’élevages dont le thème devient de plus en plus présent dans notre société. Il se peut même que ce récit suscite certaines réprobations ou indignations.

En effet, les cochons sont cloitrés pendant des mois dans des bâtiments et n’en sortent seulement quelques instants pour humer l’air frais et sentir sur leur peau la lumière du jour avant d’être emmenés à l’abattoir. Néanmoins, ils sont tout de même à l’abri des prédateurs et des intempéries qui peuvent être parfois dévastatrices comme la tempête de 1999 ou les canicules qui se succèdent désormais.

Les cochons sont également bien nourris et soignés mais je compatis avec le sort de ces bêtes sensibles et je reconnais qu’elles devraient, dans l’idéal, pouvoir sortir à l’extérieur de temps en temps pour humer les odeurs variées de l’extérieur, se rouler dans la boue, gratter le sol à la recherche de nourriture, se dorer au soleil avec leur progéniture, vivre leur vie animale.

J’évoque ce sujet avec Pierre, Sophie et Guy, ils me font remarquer tout d’abord que les nouvelles races de cochons sélectionnées par de nombreux croisements pour leur prolificité ou leur qualité de viande ne seraient probablement plus adaptées pour une vie en plein air.

De plus, comme nous avons pu le voir dans la présentation chronologique de leur activité, Pierre et Sophie ont commencé avec un élevage de cochons en plein air mais les dégâts engendrés par les aléas climatiques et la pression du contrôle vétérinaire pour appliquer de nouvelles directives sanitaires les ont poussés à rentrer les cochons dans des bâtiments.

A cela s’ajoute une logique économique car l’élevage en plein air représente beaucoup de travail physique pour aller récupérer les animaux dans les prés, leur donner à manger, réparer les clôtures et les cabanes. Il peut y avoir également une mortalité plus importante dans ce type d’élevage donc, quand les marges sont faibles comme dans ce secteur, la logique économique prime. Ou alors, il faudrait du personnel en plus et surtout un prix d’achat plus élevé et ce n’est pas facile à faire accepter quand la concurrence est féroce et le consommateur économe.

On constate ainsi que ce sont principalement des facteurs extérieurs qui ont poussés Pierre et Sophie à faire ce choix : prix de revient, normes sanitaires et aléas climatiques. Sans doute des consommateurs de viande comme moi, cadres citadins au niveau de vie aisé et sensibles au bien-être animal sans être en contact directs avec ceux-ci, seraient prêts à payer leur viande plus chère pour améliorer les conditions des animaux mais ce n’est clairement pas la tendance du marché global de l’agroalimentaire.

Peut-être que les éleveurs pourraient vendre davantage en direct afin de récupérer des marges mais cela demande du travail supplémentaire et puis il faut trouver sa clientèle qui est bien souvent davantage regardante sur le coût et la qualité de la viande que sur le mode de vie des animaux. Il faut également que cette demande soit régulière pour assurer un revenu stable.

Ce ne sont là que des pistes de réflexions personnelles et puis, quand je vois déjà Pierre, Sophie et Guy travailler durement toute l’année pour avoir tout juste de quoi vivre décemment avec leur famille, je me vois mal leur faire des leçons de morale du haut de ma tour d’ivoire. Il faut savoir de quoi l’on parle, mettre les pieds et les mains dans la fange à l’aurore du jour, voir tout le processus qui permet d’avoir des barquettes de côtes de porcs sous cellophane dans nos supermarchés climatisés ; c’est pourquoi j’ai voulu écrire cet article.

Ainsi, mon avis est que la priorité est avant tout le bien être de l’éleveur et de sa famille, ensuite des animaux dont l’amélioration de leurs conditions d’élevage devraient passer par une meilleure prise en compte du coût par le marché des consommateurs mais je me doute qu’il doit y avoir de multiples facteurs extérieurs sur lesquels il est difficile d’agir dans une économie mondiale interconnectée.

On pourrait également réduire notre consommation de viande tout en augmentant la qualité, ce serait à la fois bénéfique pour les animaux mais aussi pour la planète sans être trop au détriment de notre portefeuille et des éleveurs. A mon sens, ce n’est pas à l’éleveur de subir cette pression morale de la société qu’il nourrit en étant pointé du doigt (Pierre et Sophie ont reçu plusieurs lettres anonymes critiquant leur activité sans parler de messages parfois négatifs véhiculés dans certains médias). Ils se conforment à un marché de consommateurs en respectant les normes françaises et européennes alors que ce même marché de consommateurs peut s’approvisionner de marchandises produites en dehors de ce cadre réglementaire : quelle injustice ! C’est à rendre fous tous les petits producteurs locaux qui veulent vivre encore de l’agriculture familiale !

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Les exploitants et la ferme

L’appel de la campagne bocagère de l’ouest

Quand il découvrit le formidable attrait des travaux des champs lors de vacances d’été dans la ferme d’une tante, il se mit à imaginer de se lancer dans le métier de paysan et, après avoir passé des concours, mon oncle décida d’intégrer une école d’agriculture générale.

Mon oncle Pierre n’est pas issu d’une famille d’agriculteurs, son père était ingénieur des mines et sa mère s’occupait de leurs sept enfants dont Pierre était le cadet. Il a grandi avec sa famille dans le nord de la France puis en banlieue parisienne.

Pendant ses travaux d’été dans les champs lors des grandes vacances de l’année 1981, Pierre rencontra sa future femme, Sophie, fille d’agriculteur dans le Poitou et, lorsqu’elle tomba enceinte de mon oncle, ils officialisèrent leur amour d’été en se mariant. Leur union dure depuis 44 ans et elle a engendré 7 enfants puis 4 petits-fils.

Mon oncle dû trouver rapidement un travail afin de subvenir aux besoins de sa famille et il se retrouva dans le nord de la France en tant qu’analyste dans un centre de gestion agricole pour auditer et conseiller des exploitants agricoles. Cette nouvelle responsabilité familiale et ce travail de bureau alors qu’il avait à peine vingt-deux ans fut probablement la cause d’une maladie psychosomatique appelée « maladie de Crohn » qui conduisit à une opération chirurgicale d’urgence.

Cela fut un déclic pour mon oncle, il n’était pas fait pour passer ses journées dans un bureau, il avait besoin d’activités physiques en plein air donc il décida de suivre son instinct et son envie d’être au milieu des champs et des animaux à la campagne, malgré les réticences de ses parents qui craignaient pour sa situation financière.

Sa femme Sophie avait l’expérience de cette activité, elle avait suivi une formation avec l’objectif à terme de reprendre l’exploitation de son père donc ils décidèrent ensemble de reprendre la ferme du père de Sophie en janvier 1983 alors que Pierre avait seulement 23 ans et Sophie 21 ans.

Cette exploitation avait une superficie de 110 hectares de prairies pour un troupeau de 500 brebis avec leurs agneaux. Les terres étaient peu fertiles dans cette région sèche du Poitou, le père de Sophie avait notamment subi trois années consécutives de sécheresse au début des années soixante-dix qui générèrent un gouffre financier dont il ne réussit jamais à s’extraire alors qu’il avait déjà beaucoup investit dans sa ferme.

Ainsi, Pierre et Sophie durent régler des retards de loyer lorsqu’ils reprirent le bail locatif à l’aide de prêts bancaire, les propriétaires parisiens n’étant pas commodes. Avec le recul, Pierre et Sophie se disent que c’était une erreur de louer et qu’ils auraient mieux fait d’acheter une autre ferme mais ils étaient si jeunes et ils connaissaient si peu de personnes dans ce milieu.

Après cinq années d’élevage d’ovins, Pierre et Sophie décidèrent de faire des cultures sur une partie de leur terrain mais les étés souvent secs et chauds les entrainèrent dans une lutte incessante, de jour comme de nuit, pour trouver des points d’eau afin d’irriguer les champs puis de chercher et réparer les multiples fuites dans les canalisations.

Au passage de la trentaine en 1990 alors qu’ils avaient déjà cinq enfants, Sophie chercha une autre activité afin d’augmenter les revenus du ménage. L’Etat proposait à cette époque des formations accélérées aux femmes d’agriculteurs sur les métiers de l’agriculture afin de leur assurer une certaine forme d’indépendance en reconnaissant leur statut de collaboratrices. C’est ainsi que Sophie décida de se former à l’élevage de porcs en plein air.

Sophie commença son apprentissage avec une cinquantaine de cochons en plein air. Deux ans plus tard, constatant que l’élevage de porcins était plus rentable que l’élevage d’ovins, Pierre et Sophie décidèrent de remplacer leurs moutons par des cochons tout en conservant la culture du maïs pour nourrir les bêtes. Ce fut un choix avisé et leurs revenus progressèrent mais d’autres agriculteurs leur emboitèrent le pas et le marché fini par saturer en 1995 lorsque les prix d’achat de viande de cochons baissèrent.

Pierre et Sophie durent alors augmenter le nombre de cochons pour rester rentables, ils atteignirent jusqu’à 180 truies et 15 verrats pour les féconder. L’élevage en plein air engendrait de grandes difficultés car la production fluctuait en fonction des aléas climatiques qui impactaient la santé et la fertilité des cochons en raison d’importantes variations de température importantes ou de l’exposition au soleil.

Cette activité nécessitait également de grands efforts physiques pour refaire les clôtures et les cabanes tout en nourrissant les animaux au sceau. Toutes les semaines il fallait faire à la fois des saillies, des naissances et du sevrage pour optimiser l’espace, cela entrainait beaucoup de travail pour faire ces rotations.

A l’approche de la quarantaine au passage du nouveau millénaire, Pierre et Sophie souhaitèrent devenir propriétaires d’une ferme. Ils rêvaient de grands espaces au Canada telle une nouvelle terre promise. Ainsi, ils visitèrent plusieurs fermes mais elles étaient trop isolées et nécessitaient une mise de départ financière importante. De plus, l’éloignement géographique avec leurs grandes et belles familles les inquiétait sachant que leurs enfants n’étaient pas très enthousiastes donc le projet fut abandonné.

Finalement, ils trouvèrent une ferme dans la région du Limousin qui leur rappelait d’une certaine manière le Canada avec ses grands vallons boisés et ses nombreux lacs.

Cependant, Pierre et Sophie durent batailler pour obtenir l’autorisation d’exploiter cette ferme en passant plusieurs fois devant une commission composée de représentants du département, de la chambre d’agriculture et d’exploitants agricoles qui rend un avis au préfet pour tout projet d’achat, de location ou d’extension d’une exploitation agricole.

C’est alors que commença un rythme infernal pour Pierre et Sophie où l’un s’occupait des naissances de porcelets dans leur ferme d’origine du Poitou tandis que l’autre les engraissait dans le Limousin. Puis, ils alternaient les rôles en transportant les animaux d’une ferme à l’autre tout en s’occupant de leurs six enfants. Ils se voyaient à peine pour se transmettre les consignes.

Mon oncle et Sophie se rendirent rapidement compte que ce projet n’était pas tenable et ils décidèrent de rassembler toutes leurs activités dans leur nouvelle ferme limousine en installant des cabanes et des enclos en plein air pour les truies et leurs porcelets tandis que les cochons étaient engraissés dans des porcheries sous des bâtisses déjà présentes.

A peine un an plus tard, survint la terrible tempête de décembre 1999 qui secoua toute la France et particulièrement le Limousin. De nombreux arbres furent arrachés, les lignes téléphoniques et électriques furent coupées pendant plusieurs jours. A la ferme de Pierre et Sophie, le bilan fut désastreux : les enclos et les cabanes avaient été emportés par la tempête et les porcheries constituées d’une simple charpente en bois recouvertes de tôles étaient sévèrement abîmées.

Constatant la fragilité de leurs installations et par conséquent de leurs revenus face aux aléas climatiques, Pierre et Sophie décidèrent de faire construire de nouveaux bâtiments plus solides et modernes afin d’engraisser les cochons dans de bonnes conditions.

Cependant, ils durent patienter deux années supplémentaires avant d’obtenir l’autorisation de construction après avoir rempli de multiples dossiers et suivi quantité de procédures. Le premier bâtiment fut ouvert en 2002, il était relié à une installation moderne de livraison de nourriture aux cochons commandée automatiquement, ce qui soulagea leur travail.

Deux ans plus tard, un contrôleur vétérinaire dont le comportement hautain était digne d’un sinistre personnage de romans sociaux du XIXème siècle leur déconseilla fortement de continuer l’élevage de truies avec leurs porcelets en plein air car cette activité était alors considérée comme une source de pollution des sols et elle comportait un risque d’épidémies en cas de contact avec des animaux sauvages.

Par ailleurs, de nouvelles directives demandaient de déplacer régulièrement les animaux pour protéger les sols et de bien clôturer pour empêcher les intrusions de sangliers, ce qui entrainait une charge de travail et des coûts supplémentaires.

Ainsi, Pierre et Sophie arrêtèrent l’élevage des truies en plein air et achetèrent les porcelets à une coopérative puis ils demandèrent l’autorisation de construire un second bâtiment pour l’engraissement des porcs afin d’augmenter la production et, par conséquent, les rendements pour faciliter le remboursement des emprunts.

Cependant, en doublant leur cheptel porcin pour atteindre 900 cochons, Pierre et Sophie passèrent dans une catégorie supérieure avec davantage de normes et de contraintes à respecter concernant notamment la protection des espèces en danger et l’environnement (plan d’épandage du lisier).

Comme si ces contraintes réglementaires ne suffisaient pas, le contrôleur vétérinaire fit trainer le dossier sans raisons valables et en les traitant avec mépris. Ce manège dura cinq longues années jusqu’à ce que, par un heureux hasard, Sophie fasse la rencontre de sa supérieure dans un cadre privé.

Sophie lui expliqua la situation et son désarroi, la supérieure scandalisée lui promit d’agir et, une semaine plus tard, l’autorisation leur était donnée sachant que cette décision était d’autant plus justifiée qu’à cette époque il y avait de moins en moins d’élevages de porcs dans la région. Ainsi, le deuxième bâtiment d’engraissement fut construit en 2010 alors que Pierre et Sophie passaient le cap de la cinquantaine.

Entretemps, leur fils cadet Gilles leur proposa puis obtint l’autorisation d’aménager un bâtiment existant sur la ferme afin d’élever une centaine de truies pour fournir les porcelets à engraisser plutôt que de les acheter à la coopérative.

C’est alors que commença une triste période sur le plan familial avec les pertes successives d’êtres chers : le mari d’une des sœurs de Pierre puis le père de Pierre à quelques mois d’écart. Trois ans plus tard, leur cher fils cadet Gilles mettait fin à ses jours à l’âge de 30 ans.

Avec ces terribles disparitions, la motivation de Pierre et Sophie s’effrita, ils avaient tout juste la force d’accomplir leur travail afin de rembourser leurs emprunts tout en s’occupant de leur famille.

Puis, progressivement, la vie reprit son cours, leurs enfants se mirent en couple et quatre petits-enfants vinrent agrandir cette belle famille. Les prêts furent remboursés en 2020 alors que Pierre venait de passer la soixantaine et, dans la même période, ils rachetèrent les terrains qu’ils louaient depuis leur arrivée.

Trois ans plus tard, leur fils aîné Guy, revint à la ferme après une vie cabossée et marquée par des excès et des addictions, il avait besoin de stabilité, d’un cadre. Il commença par un élevage de lapins avec le soutien de ses parents puis, en janvier 2025, Pierre et Guy décidèrent de rénover la porcherie du regretté Gilles pour héberger à nouveau une soixantaine de truies afin de produire des porcelets pour les bâtiments d’engraissement de Pierre et Sophie.

C’est dans ce contexte que je les retrouvais au mois de juillet 2025.

Frise chronologique de l’activité de Pierre et Sophie

La ferme du Limousin

La ferme de Pierre et Sophie est composée de 46 hectares de terres dont la moitié est cultivée avec des céréales (maïs, orge, triticale…) pour alimenter les cochons et l’autre moitié sert de prairies pour nourrir une quinzaine de vaches, chevaux et moutons. Une petite portion (0,3 hectare) est utilisée pour le potager familial.

Ainsi, tout ce que produisent les champs de la ferme est consommé sur place.

Voici la répartition des surfaces agricoles de la ferme par type de culture pendant l’année 2023.

Répartition des surfaces par types de culture

Concernant les bâtiments, il y deux anciennes bâtisses de porcherie constituées d’une charpente en bois recouverte de tôles dont l’une est utilisée pour élever quelques lapins et des poules tandis que l’autre abrite une maternité pour une soixantaine de truie et leurs porcelets sur une surface d’environ 500 m2.

De plus, il y a deux bâtiments modernes dont le plus ancien est en briques et le plus récent en  béton pour l’engraissement des cochons charcutiers, ils abritent environ 450 à 500 cochons chacun pour une superficie totale de 1000 m2.

Sur un an, l’exploitation produit environ 2000 porcs qui restent à la ferme pendant un cycle de six mois avant d’être envoyés à l’abattoir.

La qualité de leur viande est certifiée par le Label Rouge qui est un gage de qualité gustative élevée grâce à différents critères tels que l’alimentation des animaux, les conditions d’élevage et l’âge d’abattage. La viande de porc produite sous Label Rouge représentait moins de 3% de la production française en 2023 (source : INAO).

Enfin, voici quelques éléments de comparaison qui permettent de constater que la ferme de Pierre et Sophie est deux fois inférieure à la moyenne des élevages de porcs en France qui est elle-même largement inférieure aux standards des autres principaux pays producteurs dont les exploitations sont bien plus intensives (source : https://www.leporc.com/le-porc-en-france/filiere/elevage).

Aujourd’hui, on compte 10 000 éleveurs de porcs en France. Ils produisent 21 millions de porcs charcutiers par an. Avec une moyenne de 214 truies, soit près de 5 000 porcs produits par an, la taille des élevages de porcs français est l’une des plus faibles d’Europe.

Comparativement, les exploitations porcines comptent en moyenne plus de 1 000 truies au Danemark et aux Pays-Bas, sans parler de l’Amérique du Nord où plus de 10 000 truies peuvent être réunies dans un même élevage.

De plus, les fermes françaises exerçant une activité d’élevage porcin s’étendent sur une moyenne de 102 ha, s’inscrivant ainsi dans une véritable économie circulaire, avec des cultures fertilisées grâce aux effluents de l’élevage

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Élevage porcin dans le Limousin

“Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ? Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice et le besoin.” […]

“Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin.” […] Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents.

Les souvenirs que j’ai de l’activité de mon oncle Pierre et de sa femme Sophie, agriculteurs et éleveurs, remontent à ma tendre enfance lorsque nous allions avec ma famille leur rendre visite à la ferme pour retrouver nos cousins et cousines.

Nous nous juchions avec excitation sur le haut de bottes de foin en humant les bonnes odeurs de la ferme avec une brindille entre les dents en guise de cigarette, nous plongions dans d’immenses tas de maïs tels des Picsous, nous courrions à en perdre haleine dans d’immenses prés en jouant à la guerre avec des armes en bois confectionnées sur place ; nous nous sentions libres, nous étions heureux.

Dans ce temps-là et jusqu’à mon adolescence, je m’intéressais davantage au cadre de vie de mon oncle en pleine nature et entouré d’animaux plutôt qu’aux aspects concrets et techniques de son métier. C’est en arrivant à l’âge adulte que je voulu en savoir davantage.

En tant que consommateur de viandes dans un milieu citadin, j’aspirai à mieux connaître les conditions dans lesquelles étaient élevés les animaux et le travail que cela nécessitait pour remplir les rayons de mon supermarché. J’avais envie d’aller sur le terrain pour découvrir cette activité que je connaissais peu, si ce n’est à travers une représentation médiatique souvent biaisée alors que les mouvements d’expression de colère des agriculteurs s’intensifiaient au gré de crises récurrentes.

C’est pourquoi je décidai, lors de l’été 2017, d’accompagner pendant quelques jours mon oncle Pierre et sa femme Sophie dans leur ferme d’élevage de porcs en plein cœur du Limousin. Cette expérience personnelle fut très enrichissante pour mieux comprendre leur activité et leur environnement de travail.  

Quelques années passèrent puis, lorsque je me mis à l’écriture de ce blog afin de partager des expériences diverses et, alors que mon oncle se préparait à prendre sa retraite, il me vint l’idée d’écrire une série d’articles sur son activité ainsi que sur l’ensemble de son parcours professionnel qui est intrinsèquement lié à sa vie personnelle et familiale. Mon oncle accepta ma proposition et je revins passer quelques jours dans sa ferme à l’été 2025 avec sa femme Sophie et leur fils aîné Guy afin de compléter mes notes de l’été 2017.

Après deux mois d’écriture, de recherches et de corrections avec l’aide de Pierre et de Sophie, j’ai l’honneur de vous présenter leur histoire et leur métier en espérant que ces articles vous permettront de mieux comprendre les tenants et les aboutissants qui permettent de remplir nos assiettes et, pour celles et ceux qui connaissent bien ce milieu, de revivre peut-être une partie de leurs souvenirs à travers ces moments de vie.

Je vous souhaite une belle lecture et n’hésitez pas à partager vos commentaires à la fin des articles pour enrichir ce partage d’expérience.

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